Chapitre 6 — Déconstruction et effacement de Black Rock City

CHAPITRE 6 - DÉCONSTRUCTION (STRIKE) ET

EFFACEMENT (PLAYA RESTORATION) DE BLACK ROCK

CITY

Ce chapitre analyse le double mouvement qui suit la semaine de Burning Man. La première partie (I) porte sur la phase de démantèlement matériel des infrastructures de la ville (Strike), marquée par le déménagement des membres du DPW de la playa à Gerlach à miparcours, puis par la dispersion progressive des effectifs, jusqu’à l’enlèvement de la clôture (De-Fence). La seconde partie (II) concerne la seconde et ultime phase, celle du ratissage complet du désert en collectant des micro-déchets (Playa Restoration). Environ un tiers des membres restent pour accomplir cette dernière opération minutieuse qui vise à effacer toute trace de l’existence de la ville. Ces deux phases articulent rigueur logistique, dispositifs festifs et une ambiance générale très conviviale, avec une tonalité plus intimiste durant Playa Restoration.

I. Démantèlement (Strike)

La phase de déconstruction (Strike).
Figure 6.1. La phase de déconstruction (Strike).

Le Strike, c’est-à-dire le démantèlement de Black Rock City (Figure 6.1), commence dès la fin de la semaine de Burning Man. Il s’ouvre par quelques jours de réappropriation rapide de la ville, après le départ des burners, depuis la collecte des donations (Collexodus) jusqu’à la Kickball Party. Vient ensuite une désappropriation progressive, sur environ une semaine, actée par le dernier repas sur la playa (Last Supper), suivi du déménagement vers le village voisin de Gerlach et s’achevant avec le démontage final de la clôture (De-Fence).

Le retour des réunions matinales (morning meetings) au Depot marque le déclenchement de cette phase : le collectif DPW se reforme pour reprendre l’exclusivité sur la ville avant de la démanteler. Contrairement à la construction (Build), qui se déroule sur trois semaines, le Strike ne dure que dix jours. Pour Coyote, city superintendent, c’est l’étape la plus éprouvante : « Le Strike est une période extrêmement comprimée et très intense. Nous avons environ trois semaines pour installer la ville, puis seulement dix jours pour tout démonter et ranger » (entretien, 2016). Tous les membres, pourtant marqués par la fatigue, sont mobilisés dans un effort collectif, dense et très physique, pour démonter en un temps record ce qui a mis trois fois plus de temps à être construit196.

Le début du Strike marque avant tout le rassemblement du groupe, resté dispersé pendant la semaine de Burning Man. Les bénévoles et les employés du DPW ne suivent pas le même rythme pendant cette semaine. Les bénévoles, qui constituent la majorité des membres, sont en vacances, tandis que les employés traversent une phase de travail consacrée à la maintenance et aux interventions urgentes qu’ils surnomment Working Man. Malgré quelques temps forts de cohésion, comme la parade fédératrice du DPW le jeudi (Chapitre 5) ou les retrouvailles lors des brûlages du Man et du Temple, le collectif est globalement éclaté. Certains, moins nombreux qu’autrefois, choisissent encore de quitter la ville pendant plusieurs jours pour camper à l’écart, près des sources chaudes.

Dès le mardi, jour de la première réunion matinale et fin de Collexodus, les soirées reprennent : celle de l’équipe de HEaT197 le soir même, puis celle des Yellow Bikes le mercredi. En plein démontage, l’apogée de cette réappropriation exclusive survient le jeudi soir avec la Kickball Party, une fête mêlant dangerosité et excitation, interdite depuis 2017. Organisée sur le terrain des autorités fédérales et locales (BLM et police), à l’extérieur de la clôture de BRC, elle coïncide avec leur départ. Ensuite, la désappropriation s’enclenche. Avec le Last Supper, elle devient brutale : les dernières infrastructures sont démontées et plus personne ne dort sur la playa. À partir de ce moment, le groupe se scinde : environ deux tiers quittent Black Rock City après le Last Supper ou dans la semaine qui suit, tandis qu’un tiers reste et emménage à Gerlach pour engager la dernière phase de la saison, Playa Restoration.

L’expérience de fin de saison diffère selon l’appartenance à l’un ou l’autre groupe. Pour ceux qui partent, le Last Supper sur la playa marque la clôture symbolique et émotionnelle du cycle. Pour ceux qui restent, l’expérience se prolonge dans une atmosphère plus intimiste avec

Playa Restoration. De façon générale, si la déconstruction matérielle s’opère en quelques jours, la désappropriation émotionnelle et identitaire du lieu et du collectif est plus lente, souvent douloureuse. Elle laisse place à un vide, parfois à une dépression post-saison, voire à des suicides.

1. Collexodus (collecte des donations des burners)

Le Collexodus est une collecte organisée par le DPW où des bénévoles se relaient pour récupérer et trier les donations laissées par les burners sur une période de trois jours, 24 heures sur 24. La collecte commence dès le samedi soir après le Man Burn, lorsque certains burners commencent à quitter Black Rock City pour éviter les longues files d'attente de l'Exodus. Le terme est un mélange entre « Exodus », le départ des burners, et « Collect », la collecte des dons. Le manuel DPW Handbook 2016 encourage la participation bénévole au Collexodus, en rappelant que les snacks et surtout l’alcool consommés pendant la saison proviennent de ces donations198. Un t-shirt orange avec le logo du DPW est offert après un créneau de travail de quelques heures (shift), signe visible de la participation au Collexodus.

Le Collexodus a débuté comme une initiative spontanée. Summer Burkes se rappelle qu'en 1998, lors de sa première année avec le DPW, elle et sa colocataire étaient, en quelque sorte, à l’initiative de ce qui deviendra le Collexodus : « Elle et moi, un seau et un mégaphone. On se promenait en demandant aux gens : "Pour ceux qui vont rester ici pour les deux prochains mois à nettoyer, vous pouvez nous donner un peu de nourriture et d'eau ?" Des choses comme ça [rires] » (entretien, 2016). Trainwreck, membre du DPW Spires, se souvient aussi que, même en 2006, « le Collexodus se résumait à un simple feu de camp avec un ou deux bénévoles DPW, car très peu de participants restaient encore sur la playa après le lundi matin » (entretien, 2020). À cette époque, cette collecte ne portait pas encore de nom, ni n’avait d’organisation formelle.

Au cours de ses premières années, le DPW a dû faire face à des conditions très difficiles, y compris à une maladie surnommée localement monkeypox, qui sévissait régulièrement. Nipps explique comment les donations récupérées, qui incluaient des produits d’hygiène, ont permis d’éradiquer le monkeypox :

« On avait cette maladie qui revenait chaque année chez le DPW. On l'appelait monkeypox, je ne sais pas pourquoi. C'était une sorte de virus qui durait de 24 à 72 h, et qui terrassait les gens. Ils vomissaient, avaient la diarrhée en même temps […]. Et c'était principalement dû à l'insalubrité, à l'alcoolisme, au manque de snacks et de crème solaire, et à la surchauffe... […] C'était ça, le DPW dans les premières années, en 2004, 2005, 2006 et 2007[…] J'ai commencé à distribuer des lingettes pour bébés. J'ai commencé à les collecter lors du Collexodus pour que les gens puissent se nettoyer, ainsi que des désinfectants pour les mains. […] J'ai commencé à distribuer ces éléments dans différents lieux pour qu'il y ait une option de nettoyage... » (entretien, 2016).

Aujourd'hui, le Collexodus est toujours une activité de collecte essentielle pour récupérer des provisions non seulement pour la période de Playa Restoration mais aussi pour les quelques membres qui restent au Ranch (à 19 km de la playa) pendant une grande partie de l’année.

Collexodus 2016 et 2017 : de la playa au Saloon de Gerlach. Photos : F. Muguet.
Figure 6.2. Collexodus 2016 et 2017 : de la playa au Saloon de Gerlach. Photos : F. Muguet.

Le processus de collecte est actuellement bien rodé. Les burners viennent par un chemin spécial indiqué par des panneaux, puis déposent leurs donations, qui sont ensuite triées par les bénévoles présents. L’opération est supervisée par Nipps, également responsable des Fluffers, l’équipe chargée de réalimenter en eau les récipients appelés igloos répartis sur les sites de travail, et de fournir snacks et boissons pendant les pauses de Playa Restoration. Nipps joue un rôle clé en recrutant des bénévoles pour le Collexodus. Les produits donnés sont triés, rangés dans des boîtes étiquetées selon leur date de péremption, puis stockés dans des conteneurs acheminés hors de la playa. Les consignes de collecte sont rappelées à chaque début de shift : seuls les produits fermés et non périssables peuvent être acceptés199. Les denrées alimentaires sont ensuite données principalement aux Fluffers. D’après Nipps, environ 85 % des produits utilisés par les Fluffers proviennent de cette collecte. L’alcool donné alimente ainsi l’open bar du Ghetto sur la playa et le Saloon à Gerlach : les bars réservés au DPW.

Soulignons que les donations des burners lors du Collexodus reflètent une certaine ambivalence : elles expriment à la fois une forme de générosité et une manière de se débarrasser de ce qui est « en trop », devenu encombrant et souvent couvert de poussière après une semaine sur la playa. En effet, beaucoup de burners achètent des stocks démesurés de nourriture et se retrouvent avec bien plus que ce dont ils ont réellement besoin pour la semaine. Ces donations peuvent aussi être chargées de culpabilité. Conscients de laisser derrière eux un espace qui doit être entièrement ratissé par le DPW, les burners peuvent se sentir redevables. Ils donnent ainsi en reconnaissance du travail à venir. Souvent persuadés que les membres du DPW travaillent tous bénévolement, les burners tendent à « compenser » par leurs dons ce qu’ils imaginent être un geste désintéressé. Les donations de bouteilles d’alcool de qualité illustrent bien cette dynamique.

Ce processus rend compte d’une relation asymétrique : un groupe majoritaire (burners) part et peut se permettre de donner ; l’autre minoritaire (DPW) reste, travaille et « tient le coup» grâce à ce qu’on lui a laissé. Ces donations participent à la reproduction de hiérarchies sociales implicites entre burners et DPW, en instaurant une relation de dépendance entre ces deux ensembles. Les membres du DPW s’engagent à rester pour nettoyer la ville et comptent sur ces donations pour approvisionner leurs bars, tandis que les burners affirment leur position de donateurs, consolidant ainsi une asymétrie de positionnement social (Figure 6.3). Ainsi, le Collexodus met en lumière la fracture sociale au sein de Burning Man. La scène, presque caricaturale, des DPW mangeant des boîtes de thon et de raviolis pendant que les burners rentrent chez eux dans leurs camping-cars de luxe illustre ce contraste.

Capitalist System of Burning Man, visuel critique de la hiérarchie à Burning Man. (Trouvé sur Facebook, auteur : Lady Bee).
Figure 6.3. Capitalist System of Burning Man, visuel critique de la hiérarchie à Burning Man. (Trouvé sur Facebook, auteur : Lady Bee).

Plus généralement, le Collexodus incarne une contradiction propre à la culture punk rock : idéal d’autonomie, refus du système, engagement radical dans des conditions extrêmes, mais aussi paradoxalement une dépendance assumée aux ressources des autres. Comme le résume Summer Burkes : « Nous devons littéralement mendier de la nourriture à la fin de Burning Man. C’est toujours une affaire punk rock. Nous nous brisons encore mentalement et physiquement pour venir ici et faire ce travail » (entretien, 2016). Summer ajoute que cette collecte est aussi un moyen de donner de la visibilité à leur groupe et de montrer leurs conditions de travail extrêmes auprès des burners :

« Nous avons besoin de cette visibilité pour que les gens voient que nous faisons de notre mieux dans des conditions vraiment difficiles, avec des ressources limitées. [...] C'est une énorme collecte de nourriture et d'alcool qui nous permet de faire ce que nous faisons, et je veux remercier tout le monde pour leurs donations » (entretien, 2016). Cette contradiction entre autonomie affichée et dépendance réelle du DPW traduit une forme de lutte des classes implicite. Comme le dit John Law, Cacophonist : « Ils sont les pauvres punks et hippies qui viennent à Burning Man pour servir les riches punks et les riches hippies » (entretien, 2024). La période du Collexodus est aussi un moment de transition individuel et collectif. Pour le DPW, elle marque le rassemblement de la communauté après une semaine de dispersion et offre parfois une opportunité d’intégration à de nouveaux membres comme Tif, Tracy*, Ethan* et Curtis*. Ce dernier a été recruté de manière insolite lors de la DPW Parade (Chapitre 5). Les nouvelles recrues ne sont plus tout à fait dans leur ancienne identité de burners, sans être encore pleinement intégrés comme DPW, dans une ambivalence qui reflète la réorganisation sociale du groupe durant cette période. Le départ des burners acte la séparation symbolique entre ceux qui construisent, déconstruisent tout et restent jusqu’au bout, et ceux qui ne sont « que des participants » à Burning Man200. Plusieurs membres racontent leur intégration à ce moment : « Fais un shift de Collexodus de minuit à six heures avec moi, et je te conduirai ensuite à la réunion matinale. Tu pourras rejoindre le DPW » (Tracy, entretien, 2020*). Ethan*, en 2008, alors qu’il traversait une période difficile, témoigne : « À ce moment-là, tout s'effondrait dans ma vie. Comme beaucoup de gens, je suis venu au DPW alors que j'étais un peu au bout du rouleau [rires]. […] Je l'ai appelé [le manager] […] et il m'a répondu : “Eh bien, nous sommes au complet avant l'événement. Mais si tu te trouves un billet pour Burning Man, je t'intégrerai à l'équipe après.” Tout s'est fait à la dernière minute. En un jour et demi, j'avais un billet, un camp, et j'allais aider à nouveau avec le Conclave. Je savais que j'étais dans le DPW. J'étais dans l'équipe pour tout le Strike, et je suis resté pour Resto » (entretien, 2017*). Pendant le Collexodus et le début du Strike, la frontière entre anciens et nouveaux membres du DPW reste ambiguë. Des signes distinctifs apparaissent cependant dans les patchs, le port de radios, l’attitude et le « capital social » des plus chevronnés. Tous partagent le même espace, les mêmes tâches et la même mission : déconstruire les infrastructures de Black Rock City. Certains nouveaux s’intègrent néanmoins si bien qu’à la fin de Resto, il est difficile de savoir quand ils sont arrivés. Ainsi, cette période reconfigure les rôles sociaux : pour les nouveaux, c’est l’occasion de prouver leur valeur et de s’intégrer ; pour les anciens, de montrer leur maîtrise du terrain. Comme le résume Tif, nouvellement intégré lors du Strike : « Ce n’est

pas une intimidation, mais il faut être social, chercher du taf, être motivé. Faire partager l’expérience, c’est plus pratique que d’être un loup solitaire » (entretien, 2017). Tracy* se souvient aussi de son intégration, marquée par la virilité affichée de certains anciens qui réaffirmaient leur place : « Je me suis retrouvée assignée au démontage des spires. […] Je me souviens surtout de John*, particulièrement agaçant, avec son arrogance : “NOUS n’appelons pas les Fluffers… c’est EUX qui nous appellent.” Quoi qu’il en soit, nous avons démonté les structures, et je suis resté environ une semaine pour le Strike » (entretien, 2020*).

Le départ définitif des burners et l’arrivée de nouveaux lors du Collexodus et au début du Strike soulignent la double fonction de cette phase liminaire : le groupe DPW se retrouve, mais recomposé pour un nouveau départ. Cet entre-deux est crucial pour la reconstitution identitaire de la communauté du DPW, en préparation du travail de démontage conséquent à venir.

2. Semaine du démontage

Le Strike mené par le DPW est une phase essentielle du démontage à Burning Man, ultra condensée, qui se déroule du mardi (premier jour du morning meeting) au samedi (dernier jour sur la playa). Chaque département gère son propre agenda avec ses spécificités et défis. Bien que je ne puisse restituer ici qu'une ethnographie partielle de certains groupes ou départements, toujours en qualité de Roustabout (ouvrière bénévole volante), mon expérience des événements collectifs marquants comme la Kickball Party, le Trash Man et le Last Supper permet de saisir l’ambiance de cette phase de déconstruction201. À travers mes entretiens, j’ai tenté néanmoins de capturer les expériences propres à plusieurs départements. En 2016 et 2017, mon rôle a principalement consisté à participer à la déconstruction du First Camp et au Highway Cleanup202, des tâches qui ne représentent qu’une fraction des efforts colossaux déployés par tous les départements pendant le Strike.

Bar-fight, le manager de Special Projects, souligne la rapidité du processus : « Le Strike est rapide. Nous passons environ deux semaines et demie à construire des structures dans la ville, et nous avons seulement quatre jours pour tout démonter et tout ranger. C’est plus rapide parce que c’est du démontage, mais cela demande énormément de travail physique » (entretien, 2018).

L’équipe de First Camp, comme d’autres équipes, accomplit des tâches complexes, consistant à démonter des structures massives tout en maintenant un ordre méthodique. Allison explique :

« J’ai été désignée pour travailler avec Starchild pour le démontage du First Camp. Nous dévissions toutes les structures : la structure d’ombrage et la plateforme avec la structure du deuxième étage. Nous commencions par ramasser toutes les petites choses, les ranger, ramasser quelques déchets, mettre les canapés dans des conteneurs d’expédition.

Puis, nous dévissions toutes les structures d’ombrage, les démontions et empilions tout au bon endroit. Nous arrachions les poteaux du sol » (entretien, 2016).

Allison, ayant une expérience en construction professionnelle, a dû apprendre à ralentir et à travailler en équipe, une approche encouragée par le manager Starchild : « Nous devons ralentir, travailler ensemble… Il l’a même dit à un moment donné, expliquant que chaque personne présente était essentielle au processus, même si cela pouvait sembler inefficace » (entretien, 2016). Ce rappel à la coopération souligne l’importance du travail collectif (pour certaines équipes du moins) au sein du DPW, où chaque membre, bénévole ou employé, est nécessaire à l’accomplissement de chaque tâche technique ou physique.

Le travail de déconstruction des infrastructures.
Figure 6.4. Le travail de déconstruction des infrastructures. Photo : F. Muguet, 2016.

3. Un match avec des objets enflammés (Kickball Party)

Le jeudi de la semaine du Strike, le DPW organise un match de kickball enflammé. Les derniers burners qui étaient encore présents, souvent des artistes affairés à démonter leurs installations, ont quitté la playa. La fête se déroule en soirée sur l’emplacement, habituellement occupé par les autorités fédérales (Bureau of Land Management et police) qui vient tout juste d’être libéré. Cet espace clôturé est tenu dans une zone à l’écart de la ville elle-même. Le DPW reprend ainsi symboliquement une position centrale : il se réapproprie la ville pour ses derniers jours et transforme le territoire du pouvoir coercitif en une fête déjantée dans une forme d’inversion rituelle.

Le site est éclairé par de puissants projecteurs de chantier, semblables à des éclairages de stade, alimentés par des générateurs diesel. Les participants, composés de membres du DPW et de quelques DPW Rangers, s’adonnent alors à une version non conventionnelle et détournée du jeu de kickball. Le kickball traditionnel américain se joue selon des règles proches de celles du baseball : une équipe lance la balle vers un joueur de l’équipe adverse, qui doit la frapper du pied et courir autour des bases pour marquer des points, pendant que l’équipe défensive tente de l’arrêter en récupérant la balle et en la renvoyant vers les bases. Toutefois, dans le cas présent, ce jeu se joue ici avec des balles enflammées fabriquées avec des rouleaux de papier toilette (Figure 6.5). Ce dispositif, typique de l’esprit de jackassery (déconnage) du DPW, ajoute un niveau de danger et de défi supplémentaire, transformant une expérience purement ludique en quelque chose d’excitant et de risqué203.

De la même manière que le 4:20 Spire (Chapitre 3), la Kickball Party a subi des restrictions en 2017, en raison d’incidents survenus en 2016 tels que du papier toilette déroulé sur la playa et la mousse d’un gigantesque nounours déchiqueté, créant énormément de MOOP (Matter Out Of Place). En 2017, l’utilisation du feu a été interdite, mais l’esprit jackassery et l’usage du canon à eau ont perduré. Finalement, en 2018, la soirée a été totalement interdite. Les raisons annoncées officiellement évoquent des questions de sécurité et la volonté d’éviter les blessures, selon le DPW Council. Cependant, les raisons officieuses suggèrent que la direction de Burning Man cherche à modifier le profil du DPW, en le rendant moins punk et en supprimant certaines pratiques jugées trop extrêmes.

Le match de kickball, 2016. Photos : F. Muguet, 2016.
Figure 6.5. Le match de kickball, 2016. Photos : F. Muguet, 2016.

Trois aspects de cet événement méritent d’être relevés. Le premier concerne la réorganisation des liens sociaux qu’il occasionne, et la désinhibition de certains comportements sociaux et professionnels notamment chez les DPW Rangers. La Kickball Party offre une opportunité unique de renverser les rôles et de subvertir les normes professionnelles établies. C'est un moment où les hiérarchies habituelles peuvent être mises de côté, permettant aux managers, employés ou bénévoles du DPW de se libérer de leurs rôles conventionnels. Je me souviens d’un exemple particulièrement marquant en 2016, celui d’une Ranger du DPW. Elle était habituellement très sérieuse et stricte, et paraissait très sage. Au cours du match, elle s’est complètement transformée. Elle arrêtait les balles enflammées avec un enthousiasme débridé et s’y donnait à cœur joie tout en prenant visiblement des risques. Ce renversement de comportement, loin de son rôle habituel de maintien de l’ordre, exemplifie la manière dont ce dispositif permet à chacun de s’affranchir de son image professionnelle pour explorer, de manière désinhibée, le temps d’un soir, d’autres facettes de sa personnalité et les rendre visibles à tous.

Cette fête est également un lieu de règlements de comptes symboliques. Par exemple, lors de sa deuxième année au DPW, A.* se souvient de la manière compliquée dont il a été brimé en prenant la tête de l’une des équipes de kickball. Il raconte :

« B. devait être le capitaine de l'équipe de kickball, mais il n'est pas venu à la réunion matinale (morning meeting). Alors je l'ai remplacé. [...] C. a créé une équipe rivale appelée Team Fuck A., et tout le monde a commencé à chanter “Fuck A.!” [...]. À ce moment-là, je me suis dit : “Je suis un putain d'infâme, ce qui est aussi bien que d'être célèbre” » (A., entretien, 2016*). Ce moment, bien que marqué par un ton provocateur et humiliant, a été déterminant pour son intégration au sein du DPW. Un second aspect de la Kickball Party qui mérite attention est sa dimension dangereuse et totalement déjantée. Ce dispositif n’est pas sans risque, comme le souligne Peter lorsqu’il le compare au Thunderdome (Chapitre 5), en précisant que ce dernier est en réalité plus encadré et moins dangereux que le kickball organisé par le DPW : « Nous travaillons pour que cela reste plus sûr que, disons, le jeu de kickball du DPW ou les structures d'art interactives non surveillées » (entretien, 2017). Cette prise de risque volontaire est inhérente à l'esprit du DPW, et dans une moindre mesure, à celui des burners, où les participants sont pleinement conscients des dangers mais choisissent tout de même de « jouer le jeu ». Le sociologue David Le Breton, dans son analyse des conduites à risque, montre que la « sollicitation du vertige » est un élément récurrent à l’initiative de ces comportements. Il explique : « Cette recherche est le fil conducteur d’une série d’actions […] : vitesse, saut dans le vide, quête de sensations intenses, glisse, toxicomanie, etc. » (Le Breton, 2000, p. 22). Pour lui, ces pratiques trouvent une expression privilégiée dans les sociétés contemporaines, où les prises de risques deviennent une quête délibérée du « vertige ». Heather* illustre bien cette recherche de sensations fortes où les accidents sont perçus comme quasi inévitables : « La première année où le kickball a été organisé, quelqu’un s’est cassé la jambe sur le premier lancer. […] Et cette année, le premier à arriver à la fête était un médecin. Quand le médecin est la première personne à arriver…, c’est un signe » (entretien, 2016*). Le risque est non seulement accepté comme partie prenante du dispositif, mais également attendu, renforçant l’excitation autour de l’événement. Le Breton souligne que la prise de risque est souvent associée à une volonté de « brouiller les repères, de créer le désordre provisoire des coordonnées qui permettent, au fil du quotidien, de contrôler son existence au sein d’un milieu social et culturel régi par des règles précises » (Le Breton, 2000 p. 22-23). Dans ce contexte, l’acteur « s’abandonne à la griserie des sens », cherchant à « s’éclater », un terme qui, selon Le Breton, « est explicite d’une recherche d’au-delà, d’une volonté d’élargissement, d’élation, qui exige dans un premier temps l’effacement d’une identité personnelle posée comme restreinte, limitée, et qu’il faut dépasser dans une sorte d’effraction qui amène au bouleversement intégral et intense de soi » (ibid., Les prises de risques que David Le Breton théorise comme « sollicitations du vertige » se donnent à voir lors de la Kickball Party, où les comportements « marquent en filigrane un jeu avec la mort » (ibid., p. 23). Ainsi, tout en s’éclatant, les jeux à risques permettent de se prendre ou se reprendre en main dans la relation de soi à soi. La Kickball Party est un espace où les participants flirtent avec les limites, « s’éclatent » et s’exposent au risque de blessures. Pour certains plus frileux, comme Johanne*, la participation directe n’est pas une option en raison du risque élevé : « Je ne suis pas une personne très sportive. Se blesser est très probable au kickball, et je n’aime pas être blessée. Je préférais y aller en tant que spectateur actif plutôt que participant » (entretien, 2017*). Le niveau de prise de risque volontaire au sein du DPW suit une courbe ascendante au fil de la saison, dont le pic est la Kickball Party. Cette prise de risque est intrinsèquement liée aux différents moments du calendrier de l’événement et à la cohabitation, ou non, avec les burners. On peut en retracer l’évolution tout au long de la saison. Le Golden Spike, en ouverture du Survey, est une célébration de la saison à venir et n’implique aucune prise de risque. Aux deux tiers du Build, avec l’Early Man, on observe une exposition au risque légère mais réelle. Bien que cet événement soit relativement « gentil »  en comparaison à d’autres moments de la saison, il comporte des éléments de danger, comme l’absence de burn perimeter, ce qui permet une expérience plus intense, à proximité du feu, et moins contrôlée. La prise de risque et la violence théâtralisée prennent une dimension plus démonstrative avec le 4:20 Spire, toujours durant le Build, particulièrement visible lors de la casse volontaire de la voiture. Cet événement se déroule à un moment charnière : de nombreux burners autorisés sont déjà sur place et l’arrivée massive des burners est imminente. Il devient ainsi un point culminant de la période de construction, marquant la quasi-fin des préparatifs du DPW. Pendant la semaine de Burning Man, avec la DPW Parade, la violence, toujours théâtralisée, se manifeste de manière verbale et satirique envers les burners. C’est un moment où les membres du DPW expriment leur fierté à travers des démonstrations d’« agression comique » (comical aggression). Ce défilé, marqué par une atmosphère de fête, d’autodérision, est un exutoire fort pour les tensions accumulées. Enfin, la violence théâtralisée et la prise de risque atteignent leur apogée avec la Kickball Party, durant le Strike. La Kickball Party, connue pour ses dangers bien réels, permet aux participants d’exprimer leur énergie de manière brute. Elle fonctionne comme un miroir du 4:20 Spire, mais dans une forme plus violente. Tous deux se situent à des moments charnières. Le 4:20 Spire intervient quand les DPW s’apprêtent à partager la playa avec les burners et la Kickball Party lorsque le collectif retrouve son exclusivité. Ensemble, ces deux événements encadrent rituellement l’arrivée puis le départ des burners dans le calendrier du DPW, où le risque joue un rôle central. Ces deux dispositifs réaffirment l’identité du groupe en structurant le rapport des DPW aux « autres ». Ensuite, la violence diminuera de manière significative, jusqu’à atteindre un niveau quasi nul lors de l’ultime cérémonie du Golden/Last T-Stake204, à la fin de Resto (fin du cycle). Ce dernier dispositif à l’image du Golden Spike (début du cycle) est un moment de gratitude où l’amour de la communauté est mis en avant, contrastant fortement avec les moments précédents d’excitation et de prises de risque. Ainsi, le niveau de risque et de danger durant la saison DPW suit une courbe croissante jusqu’à la Kickball Party, puis décroissante jusqu’au Last T-Stake. Le cycle du DPW est marqué par deux paires de dispositifs ritualisés, dont l’intensité de la prise de risque se répond : d’un côté, le Golden Spike et le Last T-Stake, qui ouvrent et ferment le cycle ; de l’autre, le 4:20 Spire et la Kickball Party, qui encadrent la semaine de Burning Man et l’interaction des DPW avec les « autres ». La Kickball Party est particulièrement intéressante à analyser sur le plan spatial. Elle se déroule dans le BLM compound, également appelé JOC (Joint Operation Center), un espace spécifique connexe à celui de Burning Man. Séparé par une clôture, il n’est accessible qu’avec des laissez-passer et des autorisations spéciales. Il possède ses propres règles et usages, distincts de ceux de Burning Man. Si Burning Man est généralement qualifié d’« hétérotopie », un «autre monde » par rapport au quotidien (Muguet, 2014 ; Noveroske-Tritten, 2024), le JOC en constitue une forme parallèle et beaucoup moins connue : une hétérotopie de contrôle, reflet miniaturisé de la société, juxtaposée à l’hétérotopie festive de Burning Man. On peut rejoindre le JOC à pied depuis la playa, mais le trajet est long, ce qui souligne la séparation à la fois matérielle et symbolique de cet espace. Exclus du périmètre de Burning Man tout en étant

juxtaposé à celui-ci, le JOC incarne parfaitement ce que Foucault décrit comme une hétérotopie: un espace réel mais « autre », régi par des logiques de contrôle et de surveillance invisibles pour les burners. Michel Foucault définit l’hétérotopie ainsi :

« Il y a dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu'ils sont absolument autres que tous les emplacements qu'ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies » (Foucault, t. 2, 2001, p. 1574). Il poursuit en précisant que « les hétérotopies supposent toujours un système d'ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrables : les casernes, les prisons, les maisons closes » (ibid.). Ces espaces sont souvent des « hétérotopies de déviation où sont placés des individus au comportement déviant » (ibid.), citant comme exemples « les maisons de repos, les cliniques psychiatriques, les prisons, les maisons de retraite... » (ibid.). Le BLM compound incarne parfaitement cette définition : il est un espace distinct et clos de surveillance, de contrôle, de pouvoir et d’emprisonnement provisoire, représentant un contrepoint à l'espace plus festif et désinhibé de Burning Man. Ce sont deux formes d’« hétérotopies » inversées, toutes deux en dehors du monde normal, dont l’une régule l’autre. Ce lieu a particulièrement attiré mon attention en 2016 et 2017. Comme il s’agit d’une zone inaccessible de Burning Man, j’ai dû y travailler pour pouvoir m’y rendre205. Alors que ce lieu, rempli d'autorités pendant Burning Man, ressemble à un film policier américain, il devient, le jour de la Kickball Party, le site d'une fête complètement débridée. L'investissement de cet espace, une « hétérotopie » habituellement close et interdite, est en soi une forme de transgression, mais aussi un acte d'appropriation ou de réappropriation au sens fort du terme. En effet, cet espace dédié initialement au contrôle et à la régulation, devient temporairement un lieu de fête et de chaos, une inversion totale de sa fonction première. En transformant le BLM compound en un terrain de jeu pour la Kickball Party, le DPW réaffirme sa capacité à transformer des espaces de Burning Man selon ses propres termes : du contrôle à la liberté, du sécuritaire à la prise de risque.

4. Une « cène » en tenue élégante (Last Supper)

Le lendemain de la Kickball Party, le vendredi, marque la fin imminente de la vie sur la playa. La tristesse de devoir quitter le site est atténuée par l’excitation des festivités du soir : le Last Supper, suivi du Trash Man. Le Last Supper est le dernier repas partagé dans la grande tente du commissary, servant de cantine sur la playa. Cet événement confronte inévitablement le groupe à un processus de désappropriation de l’espace. Cet ultime dîner marque la fin de la vie sur la playa et l’achèvement d’un cycle de travail intense in situ. C’est un moment de transition, suspendu entre l’intensité de la vie sur la playa et le départ qui se rapproche. Les membres du DPW se réunissent autour de tables dressées avec chandelles et vin, dans une élégance exceptionnelle. Ils revêtent pour l’occasion leurs tenues les plus élégantes, conservées précieusement pendant des semaines, pour partager ce dernier repas sous la grande tente. Dans sa forme, il rappelle les cocktails organisés par la Cacophony Society lors des premières années de Burning Man, en 1990-1991 (Chapitre 1). Loin du style de certains burners dits Sparkle Ponies (Figure 6.6)206, et dans la continuité de l’esthétique originelle des Cacophonists, les membres du DPW portent des tenues de soirée composées d’habits de seconde main. Ces habits sont souvent récupérés directement à la Boutique, un Theme Camp qui distribue chaque année des vêtements de qualité. Cette manière spécifique de s’habiller, élégante mais distincte de celle des burners, réaffirme l’identité du groupe DPW.

Ainsi, le Last Supper devient l’occasion d’une monstration de soi spécifique. Goffman (1956) décrit les situations sociales comme un théâtre où l’identité sociale se construit et se reconstruit en permanence à travers les représentations de soi adoptées dans différentes

Figurine caricaturale du Sparkle Pony à Burning Man. Auteur : Mark Day. Source : Facebook public de Mark Day.
Figure 6.6. Figurine caricaturale du Sparkle Pony à Burning Man. Auteur : Mark Day. Source : Facebook public de Mark Day.

situations (Chapitre 2). Le Last Supper est ainsi l’occasion d’une nouvelle présentation de soi. Les membres du DPW occupent habituellement des rôles physiquement exigeants, qui ne valorisent pas leur apparence. Leur style vestimentaire, pendant la majeure partie de la saison, est plutôt punk et fonctionnel. Lors du Last Supper, un renversement s’opère : les participants revêtent leurs plus beaux habits, se coiffent, se maquillent et deviennent parfois méconnaissables. Ce moment de transformation offre l’occasion de jouer avec leur identité sociale, de redéfinir leur « façade », d’être vu différemment aux yeux des autres, mais aussi de se surprendre eux-mêmes. Cette soirée évoque, par sa transformation vestimentaire radicale, le Lingerie Day qui se déroulera plus tard durant Playa Restoration (infra).

Disco, manager au Ranch (station de travail à long terme de Burning Man), évoque avec enthousiasme la tradition du Last Supper, qu’il reproduit là-bas avec la vingtaine de membres du DPW présents jusqu’à fin octobre :

« Une des choses que j’apprécie, c’est que nous faisons toujours un Last Supper au Ranch. À la toute fin de la saison, en octobre, chacun fait de son mieux, tout le monde s’habille. C’est comme le Last Supper ici, mais en plus petit, plus intime et plus raffiné. C’est vraiment très amusant » (entretien, 2018). Une tempête de sable (dust) a été particulièrement violente lors du Last Supper 2017 et a interrompu la soirée. Dart, responsable de la structure du Commissary, raconte cette édition de manière marquante : « Cette année-là, pendant le Last Supper, une tempête est arrivée. L’un des murs de la tente s’est déchiré pendant le repas, […] La tente est sur le point de s’effondrer quand le vent atteint 55 miles par heure, et les rafales montent à 70. […] Mais c’était incroyable de voir autant de gens prêts à aider. Dès qu’il se passe quelque chose, une table entière se lève et commence à aider » (entretien, 2017)207. Le lendemain du Last Supper 2017, après la violente tempête, John Curley rapporte dans son article pour le Burning Man Journal, The Endings, que Chaos a pris la parole pour remercier les membres de leur persévérance et leur rappeler de rester prudents et solidaires, car les conditions restaient imprévisibles : froid, vent et risques persistants. Puis, Cobra Commander a

conclu plus abruptement : « Les instructions d'aujourd'hui sont simples, au cas où vous n'auriez pas saisi le message subtil de la nature : Foutez le camp d'ici… Il est temps de faire ses bagages et de quitter la playa » (Curley, 2017, 18 septembre).

Pour ceux qui ne restent pas jusqu’à l’ultime phase de Playa Restoration, le Last Supper constitue le dernier dispositif collectif partagé. Sans être une cérémonie où chacun prend la parole, à l’image du Golden/Last T-Stake qui aura lieu à la toute fin de Resto, la gratitude y domine et les hiérarchies s’y atténuent. Ce dispositif cadre ainsi rituellement le départ de la playa et la clôture du cycle pour une grande partie des membres, avant que le collectif ne commence à se dissoudre.

5. Le Trash Man

Le Trash Man se déroule habituellement juste après le Last Supper, dans la même soirée.

Il a été annulé en 2017 en raison d’une tempête de sable. C’est une fête où des morceaux de bois jugés non réutilisables sont jetés dans un gigantesque feu. C’est aussi l’occasion de quelques jackasseries (pitreries) : en 2016, je me souviens de membres agrippés à des matelas ou à des structures pneumatiques, traînés par une corde à l’arrière d’un véhicule tournant autour du brasier. Secoués de droite à gauche, ils semblaient bien s’amuser, frôlant encore, pour citer à nouveau Dave X : « cette zone sensible entre la mort, le démembrement et Disneyland ».

Les années suivantes, des photos et vidéos publiées sur Facebook montrent des véhicules roulant directement sur les flammes, souvent accompagnées de commentaires ironiques comme « Perfectly Safe » ou « OSHA certified » (en référence à l’Occupational Safety and Health Administration). L’OSHA est l’agence américaine chargée de la sécurité et de la santé au travail ; ses formations visent à minimiser les risques d’accident sur les lieux de travail. Elles sont désormais intégrées à la formation du DPW et font l’objet de blagues constantes. Comme l’explique Coyote :

« Vous savez, encore récemment, l'année dernière [2015], je suis devenu instructeur OSHA, ce qui a vraiment surpris beaucoup de gens connaissant mon passé. Parce que je viens d’un milieu très dangereux. Mais, nous avons tous appris, et l’une des raisons pour lesquelles je pense être un bon instructeur OSHA, c’est que j’ai évolué dans un environnement dangereux et que j’ai appris à survivre. Ce que j'enseigne dans le cours, c’est certes la sécurité, mais aussi l’importance de veiller les uns sur les autres. Tous les casques de sécurité du monde ne serviront à rien si vous ne faites pas attention, ou si vous ne vous surveillez pas les uns les autres » (entretien, 2016). Ces commentaires sont typiques de l’humour DPW, qui va de l’ironie et de l’autodérision à la comical aggression (Chapitre 1). Ils fonctionnent ici comme des formes de métacommunication ludique (Bateson, 1977). D’un ordre différent de la DPW Parade, qui joue sur une agressivité sexiste inversée et humoristique (Chapitre 5), ils indiquent à la fois que le danger est réel mais qu’il doit être perçu dans le registre du jeu et de l’amusement. Le Trash Man offre ainsi une nouvelle occasion de faire du risque, articulé au jeu, l’un des éléments constitutifs à la fois assumés et tournés en dérision du DPW. Certaines publications sur les réseaux, accompagnées de commentaires, permettent de relire les vidéos avec un sourire sarcastique. Le mécanisme de l’humour décrit par Bateson permet d’éclairer ce phénomène (Chapitre 1). Les pitreries en question sont toutefois le fait de quelques-uns seulement, qui ont improvisé leurs « jeux » avec un ou deux véhicules. Les autres, restés spectateurs, boivent souvent des bières en les regardant, amusés. Cela contraste avec d’autres dispositifs précédents où la prise de risque est plus collective, comme au 4:20 Spire (Chapitre 3) ou à la Kickball Party (infra). Par ailleurs, le Trash Man n’est pas sans controverse. Karla, manager du département en charge de la gestion des déchets (TSA), souligne le gaspillage considérable que représente ce feu en particulier. Pour elle, la beauté de Burning Man est indéniable, mais elle ne peut que constater le gaspillage de ressources qu’il implique208. Cette controverse met en lumière une tension fondamentale propre à Burning Man : d’un côté, la multiplication des brûlages perçus comme indispensables, de l’autre, la conscience écologique et la nécessité d’une gestion raisonnée des ressources. Certains feux participent indéniablement à l’expérience transformatrice de Burning Man. L’incontournable Man incarne, en brûlant, un passage du «profane au sacré » (Muguet, 2013). À l’inverse, le Trash Man, lui, est un gigantesque brasier de bois jugé inutilisable pour l’année d’après, dont on ne sait que faire. Il illustre le coût environnemental de l’événement. Ce feu, qui ne brûle pas une œuvre artistique mais des matériaux de rebut, soulève des interrogations sur l’engagement durable et la responsabilité collective des participants.

6. Le déménagement des membres du DPW de la playa à Gerlach (Move Day)

Au lendemain du Last Supper, le samedi, chacun démonte son campement. Certains se préparent à rejoindre Gerlach pour la suite du Strike ; d’autres partent définitivement. C’est le moment pour tous de ranger leurs affaires ou de les entasser dans des sacs, et de replier les tentes pour ceux qui n’ont pas de caravanes ou autres logements transportables. Cette période correspond à l’expression burner « No Friend Monday », qui décrit un état d’esprit où chacun est fatigué et donc irritable psychologiquement, et se recentre sur ses propres préoccupations. Raphaël explique cette expression à travers son expérience :

« Samedi, le lendemain de la tempête [en 2017], est le jour du “Move Day”, pour vider totalement le site de tout ; il faut que plus personne n’y habite, nous devons donc nous déplacer dans la ville à proximité : Gerlach. Le responsable nous prévient que ça va être comme le “No Friend Monday”, un concept que je ne connaissais pas. Le “No Friend Monday” est le dernier jour de Burning Man, celui où, après avoir passé une semaine à parler d’amour infini, tu ne trouves même pas une personne pour t’aider à porter une glacière » (Publication Facebook en français, 2017). Lors du déménagement du DPW de la playa au Trailer Park de Gerlach, environ 190 caravanes y sont remorquées. Le déplacement à Gerlach de centaines de logements temporaires, y compris des caravanes, des conteneurs habitables et des boîtes rectangulaires aménagées en petites maisons (boxes), est géré par le département Housing. Cette activité, gérée dans ses

débuts par Make-Out Queen209 a rapidement évolué en un véritable département en charge du déplacement, de l’installation et de l’entretien des logements temporaires210.

Les difficultés rencontrées par ce département proviennent de multiples problèmes imprévus, comme les pannes électriques. Make-Out Queen en donne un exemple :

« Quand il pleuvait à Gerlach l'année dernière et que tout le parc de caravanes était en panne, je suis restée là, sous la pluie, trempée, travaillant avec le manager de l’électricité, Easy Going. Lui et moi avons essayé de résoudre des problèmes électriques à la volée, à 1 h du matin. C’est pour cela que nous faisons ce que nous faisons ! Tout le monde dans le département Housing veut ça. Ils s’ennuient et ils veulent que leurs journées soient folles, étranges et stressantes » (entretien, 2018). Avant 2004, pour les membres du DPW, la vie hors de la playa était assez rudimentaire. Les équipes étaient logées au Ranch avec peu de commodités : pas d'électricité ni d'eau courante, et une vie en ermite. « Nous vivions vraiment dans la terre à l'époque. Pas de téléphones portables, pas de télévision, pas de connexion à l'information. Nous étions hors réseau », se souvient Coyote qui est allé, en 2001, au bar le plus proche pour se renseigner sur les attaques du 11 septembre. Pour Bob Tuse : « C'était un peu comme “Lord of the Flies”. Nous étions à l'état sauvage... et c'était surtout des hommes au début » (entretien, 2018). Cet entre-soi, dans cet environnement de travail et de vie extrêmement rustre, créait des tensions interpersonnelles fréquentes, en sus de la fatigue omniprésente. Jackie* se souvient : « Je devais souvent séparer les bagarres. Les gens étaient parfois inutilement hostiles parce que nous étions épuisés, affamés, surmenés, frappés par le soleil. Nous n'avions pas de Fluffers. Nous n'avions pas de douches. Nous n'avions pas de logements adéquats. Nous vivions dans des tentes au Ranch et nous nous douchions dans une remorque à chevaux transformée, sous un tuyau, avec on ne sait qui, qui regardait »

(entretien, 2016*).

Cependant, au fil du temps, l'organisation de Burning Man a dû s'adapter à de nouveaux besoins. La charge de travail à réaliser nécessitait une meilleure infrastructure pour accueillir les équipes hors playa. C'est ainsi qu'à partir de 2004, le DPW a commencé à utiliser le Trailer Park de Gerlach, ce qui a amélioré significativement les conditions de vie. Le Trailer Park a permis de fournir un environnement plus fonctionnel pour les membres du DPW, avec un accès à l'eau et à l'électricité, et des installations mieux adaptées aux besoins croissants de la logistique DPW tout en développant en parallèle le département Housing. Le Trailer Park reste néanmoins un espace d’une densité surprenante au m², bondé de monde, mais où les relations sociales se déroulent étonnamment bien211.

À partir de ce déménagement, la déconstruction des dernières infrastructures se poursuit avec l’acheminement quotidien des membres du DPW en bus depuis Gerlach. Les cinq jours qui suivent sont marqués par de nouveaux départs définitifs pour certains. Une grande partie choisit cependant de rester jusqu'au jour de la désinstallation de la clôture (De-Fence). Contrairement aux derniers jours passés sur la playa, très chargés en dispositifs rituels collectifs, cette période off playa en reste assez vide. La vie sociale du soir se réorganise alors autour du Saloon de Black Rock, bar réservé au DPW, et non plus autour des fêtes collectives accueillies par différents départements (Bikes, HEaT, Utilities Village, First Camp, Ghetto, etc.) dont les campements étaient parfois dispersés sur la playa. Le Saloon est réinvesti par ceux qui l’avaient fréquenté lors de la première phase du Build, et découvert par les nouveaux membres, arrivés directement sur la playa. C’est aussi un lieu-refuge, où beaucoup noient dans l’alcool leurs incertitudes liées au départ. Le Saloon est régi par des normes sociales précises. Son comptoir en bois, couvert de noms de membres gravés, constitue un marqueur de fierté communautaire212. Sans règle officielle, il est dit qu’il faut avoir accompli au moins quatre ou cinq saisons pour pouvoir y inscrire son nom. Cette marque de reconnaissance incite certains à revenir année après année.

7. Ladies Night : du prendre soin au dévoilement de soi

Certaines traditions du DPW ont évolué, perdant parfois de leur éclat d’origine. C’est le cas de la Ladies Night. Summer Burkes raconte :

« La Ladies Night a commencé avec les rares filles présentes vers 2000. Il y avait tellement de garçons partout… On s’est dit : “Allons au Commissary, mettons du maquillage, faisons une soirée entre filles, avec soins du visage et manucures, pour nous éloigner d’eux” [rires]. Puis quelques gars sont venus en robes et perruques en demandant : “On peut entrer ?” » (entretien, 2016). La soirée est devenue officielle l’année suivante, inversant les rôles de genre : « Tous prenaient énormément de plaisir à habiller les hommes en femmes (Figure 6.7). C’est un grand égalisateur : les hommes voient ce que c’est de marcher en talons et en jupe, et de se sentir vulnérables » (Summer, entretien, 2016). Cela permettait de réfléchir aux codes de la féminité traditionnelle : « Plutôt que de perpétuer la féminité, c’était : ‘Wow, c’est ridicule. Je comprends

pourquoi vous ne vous êtes jamais abonnées à ça et préférez vos pantalons de travail’ » (Summer, entretien, 2016). Cette dynamique, où les hommes expérimentent une forme de travestissement de genre dans un cadre collectif bienveillant, rejoint celle d’autres dispositifs du DPW comme le Lingerie Day pendant Resto (infra). Avec le temps, la Ladies Night est devenue trop fréquentée et a été abandonnée : « C’est devenu trop grand, il y a eu des batailles de nourriture au Commissary, qui a fini par dire : “Allez-vous faire voir” » (Summer, entretien,

Même si elle n’est plus vraiment organisée de manière officielle, de petites soirées sont organisées dans certaines maisons au Trailer Park. La Ladies Night exemplifie une dynamique récurrente des dispositifs DPW : le dévoilement de soi par une forme de vulnérabilité individuelle, notamment masculine, rendue possible grâce à la bienveillance et à la contenance du collectif. Comme le résume Summer : « Tout le monde réalise que les gars aussi ont besoin de se faire dorloter. Ça a été un vecteur d’égalité à bien des égards » (Summer, entretien, 2016). Il est significatif que ce type de dispositif marqué par l’exposition individuelle de soi (Ladies Night puis le Lingerie Day durant Resto) ait lieu en fin de saison, alors que le Build est plus marqué par une démonstration collective de puissance et de force.

Figure 6.7. Photo d’un membre DPW, illustrant la pratique de la Ladies Night en 2009.

Photo : Megan Knox, 2009. Image floutée.

8. Le démontage de la clôture de Black Rock City (De-Fence)

La journée dédiée au démontage de la clôture (De-Fence) marque la fin de la période de déconstruction (Strike). Bien qu’il s’agisse de l’ultime étape de déconstruction, il m’est apparu que cette étape ne porte pas une charge symbolique aussi importante que le Last Supper qui, lui, cadre rituellement la clôture du cycle pour une grande partie des membres (supra). Tout comme l’installation de la clôture (Fence Day) au cours du Build (Chapitre 2), le De-Fence est un travail important et méthodique, impliquant néanmoins moins de participants et un enthousiasme moins visible. En effet, cette période est marquée par la fatigue accumulée depuis le début de la saison. L’aspect badass et le dépassement de soi par le challenge collectif apparaissent beaucoup moins marqués qu’au jour de l’installation de la clôture, tout simplement parce que l’effort demandé, la pénibilité de la tâche et la contrainte de temps y sont moindres.

Le processus de désinstallation de la clôture se compose néanmoins d’une série minutieuse d’étapes. Les membres du DPW commencent par défaire ou couper les petits nœuds des ficelles qui permettent de maintenir le grillage en plastique sur les trois rangées de fils disposées entre chaque T-Stake. Ce processus est entièrement manuel : chaque membre se déplace le long de la clôture et met les bouts de ficelle dans un seau, pour qu’ils ne s’envolent pas et ne deviennent pas de la MOOP. Une fois les bouts de ficelles enlevés, le grillage est détaché, déposé par terre puis soigneusement enroulé sur lui-même. Les rouleaux sont ensuite empilés de manière sécurisée dans des camions, soit sur le toit, soit dans la remorque (Figure 6.8). Ils sont ensuite stockés dans des conteneurs au Ranch, jusqu’à l’année suivante. Ensuite, les trois fils orange placés de manière horizontale sont détachés des T-Stakes. Chaque fil est enroulé manuellement afin de servir à nouveau l’année suivante. Enfin, les T-Stakes sont retirés à l'aide d'un outil appelé T-Stake puller. Cet outil est placé autour du T-Stake qui comporte sur tout son long des mini-accroches. Il est utilisé pour exercer une pression de levier, permettant de retirer le T-Stake du sable (dust) très compacté de la playa. Parfois, il faut sauter sur le levier pour déloger le T-Stake, mais l’effort physique est tout de même moins important que lors de l’installation de la clôture213. Tous les éléments qui ont été récupérés, sauf ceux qui sont en trop mauvais état, seront rangés et organisés de manière distincte pour le stockage au Ranch.

Ce processus répétitif serait particulièrement ennuyeux s’il n’était pas réalisé « entre amis », accompagné de blagues constantes, de mini-courses en poussant le rouleau de grillage et de bousculades amicales.

Démontage de la clôture et chargement des grillages dans les camions. Photos : F. Muguet, 2017. 213 C’est l’un de ces T-Stake puller qui sera utilisé pour le di
Figure 6.8. Démontage de la clôture et chargement des grillages dans les camions. Photos : F. Muguet, 2017. 213 C’est l’un de ces T-Stake puller qui sera utilisé pour le dispositif ritualisé du Last T-Stake, la cérémonie de clôture de la Resto.

Entre le jour de De-Fence et le début de Playa Restoration, il s’écoule quatre jours. Les deux tiers du groupe partent définitivement, tandis que le tiers restant fait une pause pour se détendre ou « s’éclater » (Le Breton, 2000), le temps d’un « week-end de rock star » à Reno dans les hôtels-casinos (infra), ou plus modestement dans le Trailer Park de Gerlach, avant de revenir pour Resto214. Pour ceux qui quittent la playa immédiatement, la rupture avec la communauté est brutale. Pour ceux qui restent jusqu’à la fin de Resto, la rupture s’opère de manière plus douce et progressive, rythmée par d’autres dispositifs de clôture. Cette période intermédiaire est désignée comme la première Exit Strategy. La seconde, inévitable, surviendra à la fin de Resto (infra). Pour beaucoup de jeunes membres, souvent en situation de précarité, sans emploi fixe ni logement stable, c’est aussi un moment d’incertitude : « Que vais-je faire après ? ».

II. Playa Restoration

Phase de la Playa Restoration. 214 En 2016, je suis partie à Reno juste avant De-Fence pour pouvoir envoyer un article, puis je suis revenue pour Resto. Ce dépa
Figure 6.9. Phase de la Playa Restoration. 214 En 2016, je suis partie à Reno juste avant De-Fence pour pouvoir envoyer un article, puis je suis revenue pour Resto. Ce départ anticipé n'a pas manqué de susciter un certain étonnement parmi ceux qui restaient, marqué d’un contrôle social important, comme en témoigne le commentaire que j'ai reçu : « Your family is not done here ». Après avoir éprouvé un sentiment de culpabilité cette année-là, je suis restée l’année suivante, en 2017, à Gerlach sans aucune pause jusqu’à Resto.

Les deux tiers des membres du DPW étant partis, le tiers restant s’installe de manière plus confortable dans les logements du Trailer Park à Gerlach. Ils participeront à Playa Restoration, une phase logistique de deux semaines environ, consacrée au ramassage méticuleux des micro-déchets sur la playa (Figure 6.9).

L’objectif officiel de Playa Restoration est double. Elle vise d’abord à produire, depuis 2006, une carte de ces micro-déchets : la MOOP Map. MOOP étant un acronyme pour Matter Out Of Place215. Cette carte permet d’informer les burners sur l’état du site et de rendre visibles les zones de la playa les plus sales, dont les différents campements (Theme Camps). Également, Playa Restoration doit permettre la réussite de l’inspection fédérale menée par le Bureau of Land Management (BLM), dont dépend le renouvellement du permis qui garantit la reconduction annuelle de Burning Man. Cette inspection repose sur un protocole rigoureux d’échantillonnage réparti sur 120 localisations GPS216.

Les efforts considérables déployés par les burners pour ramasser toute la MOOP avant de quitter leurs zones de campements témoignent du lien particulier qu’ils entretiennent avec la playa. En effet, chaque année, l’ensemble des micro-déchets collectés par le DPW ne remplit pas davantage que le fond d’une benne (Figure 6.10).

Les membres de Playa Restoration gagnent le respect des burners comme ceux qui «restent jusqu’au bout » pour accomplir cet effort perfectionniste perçu comme l’ultime application concrète et radicale du principe Leave No Trace (Ne laisser aucune trace). Ce ratissage radical est vu par les burners comme un dévouement permettant de rétablir le désert dans son état initial, dans sa « pureté » originelle. En revanche, pour les membres du DPW sélectionnés pour cette mission, tous rémunérés, il ne s’agit pas tant de servir un idéal conceptuel que de prolonger la vie collective dans un entre-soi réduit et plus intime.

1. Retrouver un entre-soi

L’expression : « Killin' Time until Resto », fréquemment employée par les membres du

DPW, résume très bien la manière dont ils considèrent cette période. Cette expression, caractéristique de la métacommunication typique du DPW, sous-entend que les membres du DPW ne font que « passer le temps » en attendant la phase de Playa Restoration. D’un côté, c’est ironique, car le Build, l’Event, et le Strike représentent un travail considérable rythmé par des moments forts d’amusement collectif. Ces moments sont loin d’être juste un moyen de « passer le temps ». Mais d’un autre côté, cette expression est vraie dans le sens où les membres

du DPW attendent de pouvoir se retrouver enfin dans un entre-soi plus intime et tranquille durant Resto217.

Contrairement aux phases de Build et de Strike, où les membres du DPW sont répartis en départements distincts tels que Shade, Fence, etc., avec une hiérarchie composée d'un manager, d'un assistant manager, de membres rémunérés (crew members), et de bénévoles, l’organisation de Playa Restoration fonctionne différemment. La hiérarchisation se ressent beaucoup moins, et tout le monde a « un seul job » et un objectif commun : ramasser les microdéchets de MOOP restants sur la playa. Certes, il y a « DA », le grand responsable (manager), et plusieurs rôles distincts qui seront décrits par la suite : râtisseurs de rang (line sweeps), chefs de ligne (line bosses), cartographes de terrain (scribes), conducteurs de bus (bus drivers), groupe d’interventions spéciales (Special Forces), et groupe de ravitaillement en eau et en collations (Fluffers). Malgré la pluralité de ces rôles, cette période se caractérise par une horizontalité sociale beaucoup plus marquée qu’avant et par un fort ressenti d’entre-soi. Cette absence relative de hiérarchie, couplée à la simplicité de la tâche à accomplir, apporte un côté insolite à cette phase : une petite communauté solidaire face à une seule tâche, nettoyer un désert.

De ce point de vue, la période de Resto est vécue de manière vraiment particulière. En effet, après avoir vu Black Rock City grouiller de la présence de 70 000 personnes, illuminée par des milliers de lumières et animée par du bruit incessant, on se retrouve soudainement face au « vide » de l’immensité du désert et au silence. DA décrit cette sensation très particulière : « C’était un sentiment magnifique, presque accablant, de se dire "Waouh ! L’immensité ! Et Burning Man était juste ici ! Mais maintenant, c'est parti !" Vous regardiez autour de vous, et vous ne pouviez vraiment rien voir : juste la playa » (entretien, 2021).

Se retrouver en plus petit groupe d'environ 150 personnes, sans distinction de départements ni hiérarchisation des rôles (à l'exception du manager et des line bosses), crée une intimité particulière. Cet esprit communautaire, marqué par des plaisanteries constantes, forme un environnement de travail sympathique malgré l'aspect extrêmement ingrat et monotone de la tâche. DA en parle même comme d'un secret bien gardé, un petit bonus après la saison principale du DPW :

« Je me souviens que, pendant que nous nous déplacions avec cette équipe, tout était tellement calme. On pouvait entendre nos pas. Puis, des blagues fusaient de l'autre côté de la ligne [line sweep]. C'était comme un secret, un moment de bonheur caché. Je n'arrivais pas à croire que ça faisait partie de Burning Man, et pourtant, j'aime tellement Burning Man ! C'était presque comme une blague. Si j'avais dû convaincre les gens en leur disant : "Hé, vous devez nettoyer Burning Man, c'est tellement amusant !" les gens auraient sûrement répondu : "Ouais, bien sûr." [rires] » (entretien, 2021).

Cette période est marquée par une émotion paradoxale, entre la solidarité communautaire qui se crée et le départ inévitable à venir rappelé par la nature même de la tâche: faire disparaître toute trace de Burning Man. La réalisation, parfois consciente, parfois inconsciente, que tout va bientôt se terminer, est toujours teintée d'une ambiguïté émotionnelle intense. DA décrit ce vécu : « Une fois que vous êtes dans le travail, il y a quelque chose de très définitif. Vous savez que ça va vraiment se terminer, et que vous allez devoir partir » (entretien,

2. Du Leave No Trace (LNT) au Leave No Trash

Le principe de Leave No Trace (Ne laisser aucune trace), souvent abrégé LNT à Burning

Man, est généralement largement attribué à Larry Harvey comme l’un des dix principes de Burning Man qu’il aurait créé en 2004 (Annexe 4). Toutefois, ce principe est enraciné dans l’histoire et la philosophie de la Cacophony Society, l’organisation mère de Burning Man. L’idée de base était de choisir un lieu étrange afin d’y créer une Zone Autonome Temporaire : « Ils apportaient avec eux tout ce dont ils avaient besoin et, pendant un certain temps, faisaient ce qu’ils voulaient, sans règles, sans régulations, sans lois ni autres formes de contrôle social, politique ou économique, ni aucun autre aspect d’oppression humaine. Ils pliaient ensuite bagage et partaient rapidement avant d’être remarqués (et donc inévitablement écrasés par les institutions humaines), pour se regrouper plus tard, en totale liberté, à un moment non annoncé, dans un autre lieu secret » (Burkes, 2016, 27 juillet, traduit de l’anglais).

John Law fait même remonter l’application du principe au Suicide Club, l’organisation mère de la Cacophony :

« Le principe de Ne laisser aucune trace vient du Suicide Club. La raison en est que nous entrions dans des environnements sans les altérer ou les endommager. Nous grimpions sur des infrastructures gouvernementales comme des ponts, sans jamais laisser de preuves de notre passage. Nous organisions des événements dans des bâtiments abandonnés, mais nous nettoyions tout après notre départ. Nous ne laissions jamais rien derrière nous » (entretien, 2024). Enfin, William Binzen, directeur du Desert Siteworks, ajoute que l’application concrète du LNT n’a véritablement commencé à Burning Man qu’après 1997, alors qu’il était déjà appliqué dès 1993 au sein du Desert Siteworks (Chapitre 1, p. 58). Que les burners connaissent ou non l’histoire du principe Leave No Trace, celui-ci est devenu l’un des piliers emblématiques de la culture Burning Man. Même les descriptions les plus banales de Burning Man soulignent combien ce principe le distingue d’un festival plus classique : « L’un de mes amis proches m’a parlé de Burning Man, et m’a dit : “Non, dans ce festival, ça s’appelle Leave No Trace, et on s’y tient vraiment.” Il m’a expliqué : “Tout ce que tu apportes, tu dois le rapporter avec toi. Tu dois amener ta propre nourriture, ta propre eau, tout ce genre de choses” » (Travels, entretien, 2016). En effet, ce principe est renforcé par un fort contrôle social durant l’événement : laisser de la MOOP, uriner sur le sol ou jeter ses eaux usées (grey water) est très mal vu. Kirk, qui travaille au tri des déchets pour le DPW et dans d’autres « festivals transformationnels » sur la côte Ouest, insiste sur la spécificité de Burning Man : « Tous les événements auxquels j’ai travaillé se revendiquent “Leave No Trace”, mais ailleurs, les gens laissent quand même des trucs. Même ici, on trouve parfois de petits tas… mais c’est incomparable. Je pense qu’il y a ici une culture collective bien plus forte autour de cette idée. Peut-être une forme de contrôle social positif. Si quelqu’un te voyait abandonner tes déchets, il te dirait : ‘Hé, qu’est-ce que tu fais ?’ » (entretien, À Burning Man, Leave No Trace est devenu une norme sociale intégrée, portée par le contrôle social de la communauté burner elle-même. La quantité minime de micro-déchets ramassée lors de Playa Restoration témoigne de l’engagement réel des burners à repartir avec leurs déchets selon l’expression « Pack it in, Pack it out ».

Fond de la benne contenant la totalité des micro-déchets (MOOP) ramassés en 2016.
Figure 6.10. Fond de la benne contenant la totalité des micro-déchets (MOOP) ramassés en 2016. Photo : DA, 2016. Source : « MOOP Map 2016 : BLM Site Inspection », Burkes, 7 octobre 2016, Burning Man Journal. https://journal.burningman.org/2016/10/black-rock-city/leaving-no-trace/moop-map-2016-blm-site-inspection/.

Face à la quantité relativement minime de MOOP effectivement ramassée sur la playa, il est possible de questionner la pertinence des moyens déployés pour atteindre cet objectif. Car si le site redevient parfaitement propre, c’est au prix d’une logistique considérable : des centaines de pinces à déchets (moop sticks) en plastique, de très nombreux allers-retours en véhicules motorisés, la mobilisation de cônes de circulation et toilettes de chantiers portatives, eux aussi en plastique. Plus encore, le protocole d’inspection du Bureau of Land Management (BLM), censé valider une pratique écologique (Annexe 2), exige que chaque élément de MOOP sur 120 points d’échantillonnage soit collecté dans des sachets en plastique transparents à fermeture hermétique (Ziploc), impliquant l’emploi de plusieurs centaines de sacs à usage unique. Par ailleurs, dans les jours qui suivent Burning Man, les poubelles des villes voisines débordent, et les abords de la route sont jonchés de déchets tombés ou abandonnés. Ainsi, la radicalité et l’exemplarité apparente de Leave No Trace se heurtent à la matérialité clairement non écologique des dispositifs mis en œuvre pour son application.

La manière dont les burners et les membres du DPW abordent leur relation à la playa peut se résumer à deux slogans emblématiques : Leave No Trace pour les burners, Leave No Trash pour le DPW. Si ces formules paraissent proches, elles révèlent en réalité une divergence dans la compréhension et l’application du principe Leave No Trace ; idéelle pour les premiers, pragmatique pour les seconds. La relation d’une grande partie des burners à la « nature » au cours de Burning Man peut s’expliquer par une perception « substantivée » et idéalisée de l’environnement. Cette vision est articulée à un vocabulaire qui s’inscrit dans le champ lexical de certaines pratiques spirituelles et de développement personnel, telles que les ateliers de tapping (Chapitre 3). Cette relation spéciale à la playa est induite par l’appropriation territoriale éphémère du site, car les burners ne restent sur place que sept jours. Cette expérience courte mais intense est décrite comme une expérience transformationnelle. En effet, durant ce temps extrêmement dense, les moments clés de rencontre avec le feu comme les brûlages du Man et du Temple renforcent un lien à une « nature » brute, primaire et sanctuarisée. La contemplation de brûlages gigantesques induit une rencontre esthétique et sensible avec une forme de « nature » incommensurable, qui paradoxalement nous rend « puissants » (Muguet, 2013). Le principe de Leave No Trace est alors compris comme l’effacement total de la trace de l’Homme: du désert au désert, « from dust to dust ». Pour les burners, la nature peut être perçue ainsi comme une entité, à laquelle ils peuvent se sentir connectés de manière spirituelle, sans véritablement se préoccuper des implications concrètes de cette connexion. Cette perception est renforcée par leur arrivée et leur départ très brefs du site, ce qui limite leur vision de toute l’organisation effectuée en amont, des coulisses de Burning Man. Lorsqu’ils arrivent, tout est déjà en place ; lorsqu’ils repartent, ils sont confiants que tout retournera à son état initial sans leur intervention. Il en découle ainsi un rapport fantasmé, presque « magique », à l’effacement de la trace de leur passage. Ils peuvent ainsi se sentir partiellement responsables de ce processus, en raison du mooping méticuleux de leurs propres camps.

En revanche, pour le DPW, Burning Man est avant tout un générateur massif de déchets.

Loin de la communication officielle mise en avant par Burning Man et même de certains articles universitaires218, plusieurs membres dénoncent l’hypocrisie, ou simplement, l’ignorance de certains burners, évoquant une empreinte carbone catastrophique et un « Laisser une putain de grosse trace ». Jade*, par exemple, insiste sur l’ampleur du désastre écologique répercuté en dehors de Black Rock City :

« L’impact de Burning Man est énorme. Pas forcément à l’intérieur du périmètre, mais à l’extérieur […] les ordures sont simplement jetées le long de la [route] 447 […], des

matelas sont déposés sur la réserve indienne, juste sortis du coffre […]. C’est ça, l’impact. »

D’ailleurs, les déchets, poursuit-elle, ne sont qu’un aspect du problème :

« Tous les éclairages de l’événement fonctionnaient avec des générateurs au diesel. 15 000 gallons par jour […]. [Un Theme Camp très connu] a acheté 50 000 dollars de carburant avant même d’arriver sur le site […]. Ils ont garanti qu’ils seraient servis en priorité […]. On parle de Décommodification [un autre des principes de Burning Man], mais tout cela, c’est du capitalisme » (entretien, 2018*). En effet, les logiques marchandes restent omniprésentes derrière les principes de Burning Man. Les campements « tout inclus » (plug and play camps), les loueurs de vélos, les fournisseurs d’eau ou de carburant tirent de réels profits de l’événement. Les équipes du TSA (Transfer Station Authority), dédiées au tri des déchets alimentaires et généraux, occupent une place particulière au sein du DPW. Elles incluent des membres de groupes itinérants comme les Trash Pirates (Figure 6.12)219 travaillant dans la gestion des déchets sur les festivals de la côte Ouest, généralement appelés greens teams, et sont composées en majorité de très jeunes adultes. Pour eux, l’approche du Leave No Trace est résolument pragmatique et de première main. Elle repose sur une vision réaliste et critique de l’empreinte environnementale de Burning Man, dont ils mesurent quotidiennement l’ampleur, autant dans leur travail in situ que dans ses répercussions hors du site. Leur travail dédié à la collecte, au tri, à la gestion des déchets et du compost se traduit en un véritable Leave No Trash (Ne pas laisser de déchets), loin de la formule burner plus abstraite de Leave No Trace. Ces équipes du TSA figurent sans doute parmi les plus proches des logiques activistes écologistes au sein du DPW, bien que leurs possibilités d’action et de prise de parole se heurtent aux limites imposées par leur statut d’employés de Burning Man. Cette gestion des déchets est pourtant investie d’une intensité qui dépasse largement la simple logistique. Ce n’est pas tant la pureté originelle de la playa qui est émotionnellement investie, ou plus exactement, la relation à la playa « pure », mais bien la relation au trash luimême. Cet investissement prend la forme d’une énergie libidinale au sens d’une pulsion dirigée vers le trash, qui devient à la fois objet de désir et objet rendant désirable. Cette relation se transforme en support d’identité collective. La solidarité de ces équipes est soudée par un travail physiquement éprouvant dans un environnement malodorant et sale, mais porteur de sens pour eux. Les longues heures passées dans les bennes, devenues lieux de vie et d’interactions, les tatouages du symbole du recyclage220, les vêtements et accessoires réalisés à partir de matériaux récupérés et les slogans affichés sur des pancartes témoignent de ce lien particulier et revendiqué au trash, à sa gestion et au tri. Trash is sexy ou Life is trash deviennent des mots d’ordre performatifs. Le trash érotise les corps et le rapport au trash est érotisé et parfois même mis en scène lors de séances photos (Figure 6.11). Les membres militent également contre l’usage unique en rappelant à voix haute ou via des pancartes « End Single Use » (Stop à l’usage unique), tout en montrant l’exemple en prenant systématiquement leurs couverts et tasses pour les repas. Également militants en acte

de l’upcycling, ils fabriquent méticuleusement des œuvres à partir de déchets, notamment à partir des nombreux whippits, petites cartouches d’oxyde nitreux utilisées pour leurs effets euphoriques, omniprésentes dans les festivals.

Le livre de Sarah Pike, For the Wild, permet de comprendre l’investissement émotionnel « spécial » des équipes TSA au trash, bien qu’il se déploie dans un registre différent : celui d’activistes écologistes menant des actions directes sur des zones à défendre. Sarah Pike montre que l’engagement des jeunes activistes, eux aussi très jeunes, est souvent accompagné d’émotions vives, telles que l’amour, la compassion, la colère ou le chagrin, que les médias tendent à invisibiliser au profit de justifications purement politiques ou morales. Elle écrit :

« Dans leurs récits sur le devenir activiste, les émotions jouent un rôle important dans la formation de leur engagement. L’amour pour les espèces autres qu’humaines, la compassion pour leur souffrance, la colère face à l’impact des modes de vie humains contemporains, et le chagrin devant la dégradation des écosystèmes — chacune de ces émotions s’exprime et émerge à travers ce que je décris comme des rites de protestation » (Pike, 2017, loc. 2, traduit de l’anglais). Cette relation spéciale est dirigée vers des éléments précis qu’ils cherchent à protéger : « Quand les activistes disent qu’ils veulent protéger la nature ou qu’ils sont ‘pour la nature’ et ‘pour les animaux’, ils veulent dire qu’ils cherchent à protéger les arbres, les animaux, et des espaces relativement sauvages contre l’interférence humaine autant que possible » (Pike, 2017, loc. 15, traduit de l’anglais). Cette intensité émotionnelle accompagne des actions risquées, illégales, et peut conduire à des peines de prison. Bien que les travailleurs du déchet ne soient pas des activistes au sens strict, leur engagement présente certaines analogies. Là où les activistes investissent émotionnellement des arbres ou des forêts sur la durée pour les défendre contre leur destruction, les « travailleurs du déchet » investissent émotionnellement le déchet en lui-même, notamment le compost. Ils passent de longues heures à remuer le compost en y trouvant à la fois une tâche éprouvante et amusante à la base d’une cohésion collective. Cet investissement émotionnel se poursuit audelà de la dangerosité sanitaire pourtant évoquée par certains membres, comme Jade*, qui rappelle le risque sanitaire induit par la proximité avec des éléments pathogènes : « Les bennes industrielles à compost me posaient problème parce qu’on les gérait comme du compost traditionnel alors que ce n’était pas le cas […] il y avait beaucoup de viande dans le composteur […] un risque sanitaire évident […] mais mes collègues adoraient remuer ce compost, passer du temps dans cette odeur […] c’était une perception d’être “green” alors que ça finissait quand même à la décharge » (entretien, L’investissement émotionnel se construit aussi en réaction à un certain regard hostile de la société, qui renforce l’identité de groupe aussi bien pour les travailleurs des déchets que pour les activistes décrits par Sarah Pike. Les uns sont perçus comme accomplissant un travail « sale» ou « inutile », les autres sont qualifiés d’« éco-terroristes ». Sarah Pike montre que les actions pour l’environnement et les droits des animaux sont généralement structurées autour de cinq dimensions, qui, de façon nuancée, peuvent également s’appliquer aux travailleurs du déchet : « (1) une orientation ou manière particulière de participer ; (2) une reconfiguration de l’espace ; (3) la vulnérabilité des participants ; (4) la mise en acte de certaines réalités et idéaux ; (5) l’expérience à la fois d’une solidarité collective et de tensions ou de conflits » (Pike, 2017, loc. 16, traduit de l’anglais). Une lecture comparative de ces caractéristiques permet de mieux comprendre les situations vécues par les travailleurs des déchets. (1) La « manière particulière de participer » se retrouve dans la posture de certains membres TSA, qui se distinguent des autres équipes du DPW et apparaissent comme les plus proches d’une logique éco-activiste. Par exemple, en 2017, un membre du TSA, également affilié aux Trash Pirates, a critiqué le fait que les pulls officiels du DPW soient fabriqués en Chine probablement dans des ateliers de misère (sweatshops). Cette prise de position, inédite, a suscité une vive polémique et a conduit à une réorganisation immédiate des commandes. Il fut désormais possible d’acheter un pull de meilleure qualité, fabriqué de manière éthique aux États-Unis, pour un prix plus élevé. (2) La « reconfiguration de l’espace », chez les travailleurs du déchet, ne passe pas par l’occupation spectaculaire des forêts, avec plateformes ou banderoles dans les arbres, comme chez certains éco-activistes. Elle s’applique plutôt dans le remaniement de la cartographie des festivals en plaçant les conteneurs au centre plutôt qu’à la périphérie, afin de visibiliser le déchet et de le rendre incontournable. Dans plusieurs festivals de la côte Ouest, comme le Joshua Tree Music Festival, cette logique est reprise par l’installation des conteneurs à l’intérieur du site ou directement à l’entrée. À Burning Man toutefois, les gros conteneurs du TSA, réservés au staff, restent en périphérie. Mais Recycle Camp, dirigé par Mister Blue, également manager du TSA, propose néanmoins, en plein cœur de la ville et à proximité de l’esplanade, le broyage gratuit des canettes apportées par les burners. Le recyclage est ainsi visibilisé et valorisé, tandis que les gros conteneurs sales et odorants demeurent à la marge. Les travailleurs du déchet accompagnent la visibilité du déchet par des campagnes contre l’usage unique dans plusieurs festivals. Car si la réutilisation des tasses (cups) est aujourd’hui une pratique évidente à Burning Man, au point de constituer un signe vestimentaire distinctif des burners, l’usage unique reste encore largement répandu pour de nombreux autres objets notamment alimentaires et d’hygiène. (3) La « vulnérabilité » constitue une autre dimension de comparaison. Sarah Pike rapporte le cas de mises en scène spectaculaires, comme celle d’Emma Murphy-Ellis, militante de dix-sept ans retenant les forces de l’ordre pendant huit heures en menaçant de se pendre si elles approchaient (Pike, 2017, loc. 1, traduit de l’anglais). Pour le TSA, cette vulnérabilité réside moins dans la mise en scène des actions que dans la précarité réellement vulnérable des parcours de vie des travailleurs et la dangerosité même du travail effectué. En effet, passer des heures à côté ou dans des bennes est physiquement éprouvant et expose à des risques sanitaires. (4) La « mise en acte de certaines réalités et idéaux » révèle un parallèle clair entre les activistes écologistes décrits par Sarah Pike et les travailleurs du déchet du DPW, dans l’articulation entre engagement écologique, intensité émotionnelle et expérience collective. Certes, leurs objets diffèrent : les premiers, les activistes écologistes, cherchent à défendre des « zones à défendre », tandis que les seconds, les travailleurs du déchet, se consacrent à la gestion des déchets. Leurs formes d’engagement diffèrent également, militantes pour les activistes écologistes, rémunérées ou bénévoles pour les travailleurs du déchet. Néanmoins, leurs pratiques ont en commun la mise en acte concrète d’un idéal écologique indissociable d’un fort investissement émotionnel. Pour les travailleurs du déchet, la compréhension de Leave No Trace dépasse ainsi la simple logistique : elle devient une pratique radicale reformulée par le slogan Leave No Trash, où le déchet est envisagé avant tout comme une ressource. (5) Enfin, « l’expérience de solidarité et de conflit » caractérise également ces collectifs. Comme les jeunes activistes décrits par Sarah Pike, les travailleurs du déchet, souvent très jeunes eux aussi, construisent leur identité de groupe à travers la pénibilité fédératrice du travail et le stigmate posé sur eux. En somme, bien que leurs objets de travail diffèrent de ceux des éco-activistes, la grille de lecture proposée par Sarah Pike montre que, comme ces derniers, ces travailleurs du déchet développent une relation très spéciale et affective à leur tâche. Celle-ci dépasse la simple implication logistique et favorise la construction d’une identité collective alimentée par une forte intensité émotionnelle. Le rapport libidinal qui s’exprime dans la gestion « spéciale » des déchets en exemplifie le type d’appropriation identitaire. Le déchet devient alors un objet érotisé et érotisant, valorisé par le collectif.

Mise en scène d’un rapport érotisé au déchet : un membre de TSA dans une benne à compost.
Figure 6.11. Mise en scène d’un rapport érotisé au déchet : un membre de TSA dans une benne à compost. Photo : John Curley, 2017. Source : DPW Handbook
Membres des Trash Pirates, actions de tri et recyclage. À gauche et en bas à droite : membres des Trash Pirates sur leurs stations de tri lors d’un festival de
Figure 6.12. Membres des Trash Pirates, actions de tri et recyclage. À gauche et en bas à droite : membres des Trash Pirates sur leurs stations de tri lors d’un festival de la côte Ouest. Un membre porte une pancarte « Leave No Trash ». En haut à droite : un membre se fait tatouer le symbole « recyclage ». Source : Facebook Trash Pirates, 2018.

3. Organisation logistique du travail de Playa Restoration

Avant le début du travail de Playa Restoration dit Resto, certains membres du DPW profitent de la pause de quelques jours après la fin du Strike pour se retrouver dans des hôtelscasinos de Reno (Nevada) afin de décompresser. Là, ils peuvent « s’éclater » au sens de s’amuser follement mais aussi au sens donné par David Le Breton comme un excès « potentiellement mortifère » (2000, p. 23)221. Un membre m’a ainsi raconté l'histoire d'un week-end de trois jours à Reno qui s'est transformé en une fête ininterrompue alimentée par la prise de drogues diverses, où il se sentait « comme une rock star ». En revanche, pour celles et ceux qui restent à Gerlach, le repos et la vie sociale nettement ralentie font de ce temps interstitiel un moment de calme, pour se recentrer sur ses préoccupations personnelles. C’est aussi une période où l’on peut entrer davantage en contact avec la vie locale222. Raphaël, un

ami français et French burner, décrit pour sa part l’ambiance de ces trois jours à Gerlach marqués par l’attente et l’ennui :

« Nous sommes passés de 14 à 4 dans mon "bungalow". […] Les espaces entre les caravanes se transforment en salons improvisés […]. Le salon s'est rempli d'une composition monumentale faite de centaines de cadeaux et d'objets trouvés […]. Un "microbar" […] a été installé à l'extérieur, où un barman improbable […] sert des boissons à chacun dès le matin. Ce passage soudain à un rythme de "repos" donne une nouvelle dimension au rythme effréné du mois précédent. J'ai même trouvé le temps de m'ennuyer » (post Facebook, 2017). Après la pause, le groupe chargé de Playa Restoration, les « DPW All-Stars », se rassemble. En dépit d’une apparente inclusivité, la candidature à Playa Restoration se prépare en amont et ne se concrétise qu’à l’issue d’une sélection. Parmi les 500 à 600 membres du DPW présents durant le Strike, seulement 175 postes sont disponibles pour cette phase de Playa Restoration. La plupart des membres du DPW sont rémunérés pour leur travail, contrairement à ce que supposent généralement les burners. La rémunération est faible mais elle permet à chacun de repartir avec un chèque d'environ 300 dollars223. Au vu du nombre restreint de membres acceptés sur la liste, il semble judicieux de participer en amont à des activités organisées par le manager de Resto afin d’augmenter ses chances d'être sélectionné. Parmi ces activités, la première est le « MOOP Pub Crawl », qui a lieu le mercredi de la semaine de Burning Man et vise à rendre visible le ramassage de MOOP auprès des burners. Cette activité, très ludique, se déroule davantage comme une tournée des bars que comme une véritable opération logistique. Formant une ligne humaine, je me souviens que nous avons marché de la localisation (2:00 & Esplanade) à (6:00 & Esplanade) avec nos outils (moop sticks) pour ramasser la MOOP trouvée en route. Nous avons fait halte dans cinq ou six bars différents, passant environ 20 minutes dans chaque bar contre 10 minutes au ramassage entre les arrêts. La seconde de ces activités est de participer aux « Burn Gardens », zones de combustion (situées à 3:00, 6:00 et 9:00 ; Promenade & Esplanade) où les burners peuvent déposer le bois qu’ils ne souhaitent pas ramener chez eux. Au cours de créneaux de travail durant trois heures ou plus, des membres du DPW et/ou des burners bénévoles encadrent le dépôt du bois et veillent à ce que les cuves métalliques ne soient ni surchargées, ni polluées par des déchets inadaptés (plastique, compost, effets personnels). Si cette tâche a été plutôt agréable

la nuit, des amis m’ont dit qu’en plein jour et à plus de 41 °C à l’ombre, elle peut être très pénible224.

L’objectif commun, plutôt simple, de nettoyer la playa, contraste avec la complexité et la diversité des constructions à réaliser durant le Build. Cependant, une logistique complexe organise et coordonne la répartition des 150-175 membres DPW « All-Stars » dans des rôles différents225. La majorité des membres, environ 120 personnes, sont répartis dans quatre groupes distincts qui formeront des rangs (line sweeps). Les line sweeps sont des rangs composés (en 2016-2017) d’une trentaine de personnes qui avancent en ligne, côte à côte, à travers le désert, scrutant minutieusement le sol pour repérer et ramasser la MOOP. Chaque membre est équipé d'un moop stick, une pince permettant d'attraper les déchets, et d'un récipient en plastique, généralement un bidon d'eau usagé et troué vers l’anse, utilisé pour collecter les déchets tout en empêchant qu'ils ne s'envolent avec le vent. Lorsqu’une personne d’un rang rencontre une zone trop concentrée en MOOP pour pouvoir suivre le rythme normal de l’avancée de son rang, elle doit lever son moop stick pour appeler un oscillator. Celui-ci retirera lui-même la MOOP en question s’il le peut, lorsqu’il s’agit d’un petit piquet de tente par exemple, ou placera un cône orange de circulation sur la MOOP en question à l’intention de l’équipe des Special Forces qui s’en occupera par la suite

Un membre (moi) d’un rang (line sweeper) avec son moop stick et son bidon réceptacle de micro-déchets. Photo : Tif, 2016. 224 La pénibilité de la tâche est décr
Figure 6.13. Un membre (moi) d’un rang (line sweeper) avec son moop stick et son bidon réceptacle de micro-déchets. Photo : Tif, 2016. 224 La pénibilité de la tâche est décrite par Raphaël : « Dans la série “job” bénévole difficile : passer les 6h les plus chaudes de la journée dans le désert à plus de 41° à l’ombre, à surveiller d’énormes cuves d’incinération. “Engagezvous”, qu’ils disaient… Je commence à bien comprendre. Les deux camarades avant moi n’arrivaient plus à parler au bout de 1h30 » (Raphaël, post Facebook, 2017). 225 L'évolution de l’organisation logistique de Playa Restoration a été marquée par une amélioration progressive des méthodes et des moyens humains au fil des ans, en grande partie sous la direction de DA, qui a gravi les échelons depuis 2003 pour devenir le manager actuel.
Illustration visuelle du protocole de formation d’un rang (line sweep). Image réalisée par DA. Source : « Leaving No Trace the Playa Restoration Way: DIY MOOP S
Figure 6.14. Illustration visuelle du protocole de formation d’un rang (line sweep). Image réalisée par DA. Source : « Leaving No Trace the Playa Restoration Way: DIY MOOP Sweeps, MOOP Map and LNT Test », DA, 7 août 2023, Burning Man Journal. https://journal.burningman.org/2023/08/blackrock-city/leaving-no-trace/playa-resto-lnt/. Figure 6.15. Un rang (line sweep) prêt à commencer. Photo : F. Muguet, 2016.

Les chefs de rangs (line bosses) sont responsables de la coordination des line sweeps (Figure 6.15), veillant à leur bonne orientation, au rythme d’avancée, et à l'espacement entre les membres. Comme en témoigne l’un d’entre eux :

« Être un line boss, ce n'était pas tant ramasser les déchets que de maintenir les gens en ligne pour qu'ils puissent ramasser les déchets. Dans ce rôle, je me sentais plus connecté au schéma abstrait du groupe humain et à ses fluctuations […] Cela m'éloignait aussi des relations individuelles (d'égal à égal) car j'agissais plus comme un sergentinstructeur que comme un camarade, mais je ressentais une plus grande connexion au mécanisme de groupe dans son ensemble, car j'étais une figure clé pour maintenir l'opération fonctionnelle » (Alex, entretien, 2016*). Ce sont les chefs de rang qui donnent des directives individualisées aux membres du rang, influençant l’ambiance de l’équipe par leur style et leur culture musicale. Par exemple, en 2016, j’allais souvent dans une équipe où on jouait de la musique hip-hop, et dont les directives prenaient une forme directe et sympathique : « Flo ! Move to the right ! ». Dans d’autres équipes, l’atmosphère était plus punk, et les expressions verbales plus brutes aussi : « Flo ! Move the fuck right ! ». La cinquantaine de membres restants est répartie dans les différents rôles listés cidessous. Les Oscillators sont une équipe de quatre membres qui s’occupent des zones de MOOP problématiques mais facilement gérables, dites des hot spots, qui sont identifiées par les line sweepers. Les Special Forces, quant à eux, sont une équipe d’une vingtaine de personnes chargée de la gestion de situations plus difficiles nécessitant un équipement particulier, pour enlever de gros piquets de tente profondément ancrés dans le sol, par exemple. Les Special Forces se déplacent avec quelques véhicules sur la playa en direction des cônes posés par des Oscillators. Chaque situation résolue est un cône de moins selon l’expression : « kill a cone ».

Véhicule des Special Forces, en charge des zones de MOOP compliquées, signalées par des cônes. Photo : Fi, 2017.
Figure 6.16. Véhicule des Special Forces, en charge des zones de MOOP compliquées, signalées par des cônes. Photo : Fi, 2017.

Les secrétaires cartographes appelés scribes jouent un rôle essentiel dans la documentation méticuleuse des zones sales ou chargées en MOOP appelées hot spots. Ces relevés permettront la réalisation de la MOOP Map. Les scribes peuvent également prendre le relais en se positionnant sur un hot spot repéré par un line sweeper, en attendant l’arrivée d’un oscillator équipé pour intervenir. Ils assurent alors une fonction de coordination et de continuité: en lien avec le line boss, ils évaluent la situation, maintiennent la position sur les zones problématiques afin de ne pas ralentir l’avancée de la ligne, et permettent au reste de l’équipe de poursuivre le travail. Parallèlement, ils documentent les éléments significatifs rencontrés sur le terrain, tels que les objets volumineux ou les concentrations de MOOP, et consignent ces informations. Ils jouent ainsi un rôle central dans le suivi et la validation du travail effectué, notamment en participant à la mise à jour et à la cartographie des zones nettoyées.

Les activités des quelques autres membres sont moins centrées sur la collecte de la

MOOP que sur la prise en charge des membres des line sweeps. Ce sont en premier lieu les Fluffers (chargés du ravitaillement des rangs) qui veillent à ce que tous les membres des line sweeps soient bien hydratés, nourris de snacks et de bonne humeur, parfois en leur offrant des cigarettes de cannabis (ce qui est légal dans le Nevada depuis 2017). Les camions des Fluffers se placent toujours à l’horizon, en amont, mais dans l’axe du mouvement de chaque line sweep. Ils avancent dans la même direction que la zone de travail à couvrir et servent ainsi de repère visuel. Ces camions diffusent de la musique à plein volume pour maintenir le moral des équipes. Il est de coutume, du moins pour les éditions 2016 et 2017, que j’ai expérimentées, que les camions diffusent la même chanson en boucle pendant des heures, dans un esprit d’humour lourd mais toujours au second degré. Les bus drivers (conducteurs de bus) sont chargés de transporter les quatre équipes de line sweep. Il y a quatre bus, anciennement des bus scolaires de couleur jaune, correspondant au nombre de rangs de line sweeps. Ils transportent les membres du DPW de Gerlach à Shoreline (zone à l’entrée de la playa), où se déroulent l'appel et la réunion générale en début de journée. Ensuite, les bus acheminent les membres du DPW vers les zones spécifiques à mooper. Chaque bus possède son ambiance particulière, qui sera détaillée dans la section suivante consacrée à l'organisation de la journée. C’est aussi grâce à l’ombre formée par les bus que sera prise la pause déjeuner. C’est la seule ombre disponible sur la playa pendant Resto. Enfin, d’autres membres essentiels sont les porta-potties drivers (conducteurs de toilettes de chantiers portatives) qui assurent le tractage de deux toilettes de chantier à côté des line sweeps226.

Une line sweep en mouvement avec en repère visuel le bus scolaire à droite et le camion des Fluffers à gauche.
Figure 6.17. Une line sweep en mouvement avec en repère visuel le bus scolaire à droite et le camion des Fluffers à gauche. Photo : F. Muguet, 2017.

4. Une journée type de Playa Restoration : entre travail fastidieux et amusements compensatoires

En partageant la même routine quotidienne (trajet en bus aller, mooping, repas sur la playa, mooping, pause bière, trajet en bus retour, repas à Gerlach, soirée au Saloon, et rebelote), le groupe du DPW, réduit des deux tiers pour cette phase de Resto, se resserre dans une ambiance plus intime. Un sentiment fort d’appartenance au groupe en découle. Ainsi, certains décrivent ce travail comme un job classique, selon l’expression « 9 to 5 », mais « dans le désert avec des punks ». L’expérience de cette routine monotone et du travail répétitif, imprégnée de toute la fatigue accumulée, contraste avec l’excitation du Build et du Strike. Les amusements collectifs et individuels, les blagues, le second degré et la consommation d’alcool rythment le quotidien et permettent aux membres du DPW de compenser la lassitude de cette dernière phase et de « tenir le coup ».

Une journée typique de Playa Restoration suit une routine précise, rythmée par les repas: petit-déjeuner au restaurant Bruno à Gerlach, départ en bus depuis le Trailer Park vers Shoreline (zone à l’entrée de la playa) pour la réunion matinale générale, puis acheminement des équipes en bus vers les zones assignées pour le mooping. La matinée est consacrée à scruter minutieusement le sol pour collecter de la MOOP. À midi, une pause déjeuner se fait sur place avec les sandwiches préparés par chacun le matin à partir des ingrédients disponibles sur le buffet à Bruno. L’après-midi, le mooping reprend jusqu’à 16 h, moment de la pause dite « moral», durant laquelle les participants boivent une bière PBR (Pabst Blue Ribbon), une bière bon marché devenue la bière préférée et emblématique des DPW227. Ensuite, le mooping reprend pour une dernière heure puis les bus ramènent tout le monde au Trailer Park à Gerlach. Puis, direction le Saloon pour une soirée de détente : fête, billards, open bar. Cette routine, détaillée ci-dessous, se répète chaque jour, créant un espace-temps où le travail et la vie sociale s'entremêlent, créant une camaraderie forte entre les membres.

Le trajet en bus scolaire d’une quinzaine de minutes vers la playa est un moment convivial, amusant et parfois déjanté, qui compense l’ennui du mooping à venir et rappelle à chacun qu’il est là pour être avec ses amis et s’amuser. Le school bus, qui traditionnellement aux États-Unis est le symbole de l’enfance et de l’école, devient ici pour les DPW, le lieu d’une transgression, consciente ou inconsciente, avec la possibilité de fumer, danser ou de montrer ses fesses aux fenêtres du bus. Raphaël, French burner, décrit cette ambiance comme un « fantasme absolu de l'ado rebelle » dans ses publications Facebook durant le Resto 2017 :

« Les trajets en bus sont justement une bonne occasion de décrire un peu l'ambiance. Le bus du matin était un school bus jaune version tout-terrain et non-fumeurs. A priori calme. Après discussion avec la conductrice, j'apprends qu'elle est en fait architecte et l'on embraye rapidement sur un échange sur la génération algorithmique de surfaces polyédriques pour l'architecture avant qu'un détour de discussion nous amène au fait qu'elle est ordonnée dans une église particulière avec un culte basé sur "The Big Lebowski", ce qui lui permet de célébrer des mariages dans plusieurs états. […] Le bus emprunté mardi matin avait aussi une règle très stricte pour la fumée : interdit de fumer à l'avant du bus. Il est possible de fumer après la barre de pole dance (que l'on appelle dans ce bus "strip barre" en raison de l'usage exclusif qui en est fait). On peut aussi se servir à boire au bar au fond du bus ou faire un strip-tease à condition de sortir en ville habillé. Pareil, cela résume l'ambiance du bus. Le troisième bus n'a aucune règle stricte,

juste une phrase : "accept all poor choice of life". Là clairement c'est le fantasme absolu de l'ado rebelle : un school bus jaune en ambiance “Furry Road” dans une version moins meurtrière mais nettement plus destroy. […] Et puis, il y a encore deux autres bus… »

(Posts Facebook, 2017).

Pour ma part, j’ai vécu des trajets en bus plus conventionnels, où je discutais tranquillement avec mon voisin entre Gerlach et la playa. Je me souviens cependant de courses en fin de journée, entre les bus sur la playa, où les passagers montraient leurs fesses aux fenêtres, pour rigoler (Figure 6.18). Ce geste, d’autant plus décalé dans un bus scolaire, habituellement synonyme d’enfance disciplinée, prenait ici une dimension à la fois transgressive et ludique, un peu comme la bêtise que nous aurions tous rêvé de faire étant enfants.

Courses entre bus, avec parfois la vue hilarante de fesses alignées aux fenêtres.
Figure 6.18. Courses entre bus, avec parfois la vue hilarante de fesses alignées aux fenêtres. Photo : F. Muguet, 2016.

L’un des bus part plus tôt de Gerlach pour permettre à ses passagers de participer à une courte séance de yoga avant l’arrivée des trois autres bus. Cette pratique matinale était menée par Betty, la manager de l’équipe Bikes, figure emblématique, à la fois musicienne, prof de yoga, et manager. Elle a nommé son cours Metal Doom Yoga, une version décalée du yoga traditionnel, en harmonie avec l’esthétique et l’humour du DPW : faire du yoga, ou du moins essayer, sur fond de musique métal. Cette activité constitue encore une autre soupape de décompression amusante dans la journée : prendre soin de son corps, mais pas trop, et surtout pas tout à fait comme les « hippies » burners. C’est encore une manière typiquement DPW d’articuler avec autodérision, deux énergies habituellement contradictoires, un univers doux (le yoga) avec un univers plus brutal (le métal)228.

Une fois que tous les bus sont arrivés à Shoreline, chaque matin de travail, il y a toujours un petit moment d'attente. Les membres de Playa Resto discutent et rigolent entre eux. Un appel général, le Will Call, est effectué en premier lieu, juste avant la réunion générale dirigée par DA. Cet appel utilise les playa names. Le playa name est une pratique courante de surnoms, distincts de l’état civil, chez les DPW et les burners. Les DPW, toutefois, présentent souvent

ces surnoms simplement comme leurs noms, plutôt que comme des playa names. Il s’agit de prénoms choisis ou attribués lors de leur première participation au DPW ou à Burning Man229.

Le Will Call suit un ordre alphabétique, et certains anticipent ce qu’ils peuvent dire à la place de « oui » ou « présent ». Par exemple, toujours dans le style d’humour propre au DPW, étant appelée avant une personne nommée Fucking Andy, j’ai pu répondre « Nobody is ». Quand Fucking Andy est appelé, cela donne « Nobody is Fucking Andy ». Cette blague m’a été suggérée par l’iconique Andrej/Tony Dollars (1987-2025). Cela crée encore une fois une atmosphère amusante et créative dès le matin, avant de se lancer dans un travail fastidieux.

Après l’appel général (Will Call), tous les membres de Playa Resto écoutent les instructions de DA concernant les zones à mooper pour la journée. Les consignes de sécurité sont répétées, par exemple en cas de tempête de sable : « Go to the closest vehicle ». À la fin de la réunion, DA et les personnes qui se situent à côté, empilent leurs mains les unes sur les autres dans un hands in, puis crient « Oooo Restoooo » en levant les bras en l’air, à la manière des enfants avant un défi collectif.

Il s’ensuit un court trajet en bus jusqu’à la zone à mooper, où les membres se répartissent en quatre groupes, les line sweeps, qui parfois peuvent travailler dans des zones différentes de la playa. Chaque groupe se positionne en rang. Le signal pour débuter le ramassage est souvent donné avec un humour simplet, comme ce fut le cas en 2016 où l’expression « Blow Job » servait de mot-clé. Ce à quoi certaines personnes répondaient en soulevant leurs t-shirts exposant leurs poitrines pour rigoler.

Le travail de ramassage de la MOOP est méditatif pour certains et extrêmement fastidieux et lassant pour d’autres. L’ambiance créée par les blagues et les conversations avec les collègues de rang, rend le travail agréable. Étant donné que le travail n'implique aucune grande responsabilité ni conduite de véhicule pour les membres des line sweeps, beaucoup de personnes fument du cannabis ou consomment des enthéogènes pour passer le temps. Pour certains, le rythme imposé quotidiennement permet de s’imposer une discipline tout au long de la saison de Build jusqu’à Resto comme pour Travels :

« DPW est la première organisation qui m'a vraiment poussé à me mettre en forme. On a un total de trois mois pour construire cette ville et la démonter... et c’est une ville. Une ville de 23,8 km² avec 70 000 personnes qui y vivent. On DOIT le faire, et il n’y a pas de temps pour les conneries. Pas de temps pour se relâcher. On se lève, on se bouge, on fait son boulot. Et puis, quand le travail est fini, c’est l’heure de faire la fête. C’est le

groupe le plus persévérant que j’aie jamais vu. Strike et Resto, ouais aussi » (entretien,

Cependant, pour d’autres, en raison de la fatigue accumulée durant le Build et le Strike et des conditions de travail difficiles, la journée peut être épuisante et ennuyante. Comme l’écrit Loup* avec beaucoup de réalisme et un talent d’écrivain certain :

« Il fait 48 degrés sous le soleil. Vous marchez en ligne avec environ 100 personnes, équipés de moop sticks pour ramasser les déchets laissés par les participants. Vous êtes un fier membre de la Playa Restoration Crew. ‘Resto is the Besto’. Votre travail est de ne laisser aucune trace. Peut-être que vous n'avez pas dormi la nuit dernière. Ce que vous faites ressemble à une punition pour vol à l'étalage, mais vous vous dites que c'est juste une longue promenade avec vos amis. [...] Vous fouillez dans la terre pour ramasser des copeaux de bois, de l'astroturf, des mégots de cigarette et des plumes de boas usées. Merde, vous pensez : pourquoi ai-je fait des études supérieures ? [...] Les mêmes musiques passent en boucle depuis des jours. Quelqu'un finit par hurler : "Je n'en peux plus !" avant de donner un coup de pied dans une dune de dust. Un petit pochon en plastique contenant une poudre mystérieuse en sort. Après quelques secondes d’interrogation, quelqu'un s'écrie : "C'est de la coke !" et les cris de joie éclatent parmi ceux qui avaient commencé à déprimer. "Merci mon Dieu," pense l’un d'eux en riant. "Je vais peut-être réussir à finir cette journée" » (document personnel, 2019*). Les pauses ravitaillées par les Fluffers rythment le travail toutes les 1 h 30, offrant des moments de convivialité avec de l’eau fraîche et des snacks. Les toilettes portatives de chantier suivent le groupe, tractées par un camion, assurant ainsi un accès constant aux toilettes. La découverte d’un hot spot, soit un objet problématique, soit une zone délicate, apporte de l’excitation à la journée. C’est l’occasion de faire appel à un scribe pour cartographier la zone et à un oscillator notamment lorsque des outils sont nécessaires pour extraire la MOOP. Ces situations, comme la découverte de traces d’eaux usées ou de zones brûlées sur la playa (burn scars), rompent un peu la monotonie du travail. Il arrive aussi de tomber sur de véritables trésors, comme ce « gros cristal de hippie » à moitié enterré que j’ai trouvé un jour. La journée se termine vers 17 h. Chacun vide la MOOP de son récipient plastique (gallon d’eau) un par un dans la benne destinée à recueillir et quantifier la MOOP présente sur la playa (Figure 6.19). Un dernier appel général est fait de manière à n’oublier personne sur la playa, puis les bus ramènent tous les membres du DPW au Trailer Park de Gerlach.

La MOOP est vidée dans la benne. En fin de journée, chacun vide la MOOP de son récipient plastique (gallon d’eau troué) dans la benne destinée à recueillir et q
Figure 6.19. La MOOP est vidée dans la benne. En fin de journée, chacun vide la MOOP de son récipient plastique (gallon d’eau troué) dans la benne destinée à recueillir et quantifier la MOOP présente sur la playa. Photo : F. Muguet, 2016.

5. Festivités et cérémonies qui scandent le départ inévitable

Au cours de Playa Restoration, le travail lent et fastidieux du mooping s’inscrit dans une pratique collective bien orchestrée, égayée par une camaraderie constante et une créativité débordante pour inventer blagues et pranks230. Loup*, comme beaucoup, insiste sur l’ambiance incroyable de Playa Resto, malgré la fatigue accumulée : « Ce sont ces nuits tardives, surtout pendant la saison de Resto, où la magie étrange se produit. On ne sait pas ce que c’est avant de le voir. Quand cela arrive, on se dit : "C’est pour ça qu’on le fait." » (document personnel, 2019*). Dans la continuité de la culture des pranks et de la comical aggression (agression comique), héritée de la Cacophony Society (Chapitre 1) et qui imprègne toute la saison du DPW, les membres se taquinent sans cesse, particulièrement lors de festivités. Ces moments festifs, véritables soupapes collectives, renforcent paradoxalement le lien du groupe tout en annonçant le départ inévitable.

Lingerie Day

Parmi les moments festifs les plus significatifs de Playa Restoration figure le Lingerie

Day (la journée des sous-vêtements). En effet, cette journée est devenue une journée incontournable : chacun est invité à s’habiller en lingerie, de la plus simple de type coton à la plus élaborée et sexy. Organisée autour du huitième jour de Resto, cette journée relance l’énergie collective après plusieurs semaines de fatigue accumulée, dans la continuité d’une

pratique déjà présente au sein de l’équipe Bikes 231. Sans marquer la fin officielle car il reste en général deux à quatre jours de mooping à réaliser, le Lingerie Day signale que « le plus gros est fait ».

Érotiser son corps, s’exposer aux regards des autres et regarder les autres, tout en accomplissant le travail ordinaire, produit de l’énergie libidinale. Cette énergie reconduite sur le collectif et le reste du travail à accomplir permet de « tenir le coup » jusqu’à la fin de la saison. Pour certains, plus particulièrement les hommes, c’est aussi un espace d’exploration du genre et de travestissement possible à l’image de la Ladies Night (supra). Si le port de « petites tenues » peut à juste titre faire penser aux manières de se sublimer burner, le DPW conserve son esthétique propre, faite de récup’, de résilles trouées, de lingerie sexy provocante, en contraste avec les paillettes, la lingerie élaborée, les chaussures plateformes, le tout généralement flambant neuf des burners.

Le Lingerie Day, c’est aussi l’occasion pour chacun de se dévoiler, au sens propre comme au figuré, et ainsi de se montrer vulnérable, dans un cadre collectif bienveillant et contenant. S’exposer aux yeux des autres, tester ses limites de pudeur et son propre rapport à son corps est ici possible. S’exposer, c’est aussi prendre le risque de recevoir en retour gratification ou humiliation. C’est en quelque sorte, laisser tomber sa « façade personnelle » au sens de Goffman, soit l’ensemble des éléments que l’individu mobilise pour affirmer une identité dans l’interaction : « le vêtement ; le sexe, l’âge et les caractéristiques raciales ; la taille et la physionomie ; l’attitude ; la façon de parler ; les mimiques ; les comportements gestuels ; et autres éléments semblables » (Goffman, 1973, tome 1, p. 30). Pour Goffman, toute interaction sociale repose sur une « mise en scène » de soi qui inclut une façade personnelle qui compose l’appareillage symbolique d’une personne. En jouant volontairement avec cette façade, en la bouleversant, les participants du Lingerie Day mettent en scène une autre version d’eux-mêmes, dans un cadre très inclusif et respectueux où le risque d’humiliation est quasi nul. En dehors de cette journée dédiée, les DPW, outre quelques personnes, ne portent que des vêtements de style punk et ne prennent pas individuellement l’initiative de se promener en lingerie. Ce dévoilement

de soi s’inscrit dans une dynamique caractéristique du DPW : l’articulation d’une vulnérabilité individuelle et d’une puissance collective.

Durant les éditions de 2016 et 2017, l’ambiance était très joviale. Le matin, les gens gardent leurs onesies, ces ensembles typiquement américains en forme d’animaux ou de personnages. À mesure que la journée se réchauffe, ils se déshabillent progressivement, dévoilant leurs tenues tout en continuant à effectuer les line sweeps habituelles. L'ambiance devient de plus en plus détendue et euphorique232. Pour Anne*, une participante de Playa Resto pour la première fois, le Lingerie Day a été une expérience libératrice : « Lingerie Day était super fun. Je portais un body en résille intégrale avec une culotte et ma petite sacoche, et nous avons moopé comme d'habitude ! » Elle ajoute que malgré son sentiment initial d'être provocante, elle s'est rendu compte qu'elle était plutôt conservatrice par rapport aux autres tenues sur la playa, ce qui a créé un contraste déconcertant pour elle. Anne* remarque à quel point les gens étaient beaucoup plus ouverts et communicatifs ce jour-là, que d’habitude : « J’ai l'impression que les gens se retenaient de dire [d’habitude] à quel point ils aiment les autres. Alors, quand quelqu'un me disait : “Oh, tu es superbe”, je me sentais tellement spéciale » (entretien, 2016*).

Cette retenue initiale s’inscrit dans l’expression d’un ethos collectif valorisant une posture « dure » (badass), distante, sans embrassades (hugs) ni trop de compliments. Mais à mesure que la saison touche à sa fin, et tout particulièrement grâce à l’intimité partagée lors de Resto, cet ethos semble se relâcher, permettant à chacun d’afficher une forme de sensibilité et de vulnérabilité.

Ce jour est si attractif que des membres d’autres équipes, une quinzaine, qui ne participent pas habituellement aux line sweeps, comme les membres d’Auto-Shop, de l’Office Staff, et même du Council of Darkness, se joignent à la journée, eux aussi vêtus de lingerie. Il est difficile de savoir si ces membres venaient réellement pour partager l’expérience collective et se ressourcer eux aussi en énergie positive et libidinale, ou s’ils étaient davantage motivés par un pur voyeurisme. Sans doute un peu des deux, selon les cas. Mais c’est précisément cette ambivalence, entre exposition de soi, voyeurisme et empowerment (empuissancement) collectif, qui donne au Lingerie Day toute son efficacité.

Lingerie Day, 2016.
Figure 6.20. Lingerie Day, 2016. Photo : Summer Burkes, 2016. Source : « MOOP Map 2016: Day 9 - Sexy Mooperfluffers », Burkes, 6 octobre 2016, Burning Man Journal. https://journal.burningman.org/2016/10/black-rock-city/building-brc/moop-map-2016-day-9-sexymooperfluffers/

Patch Ceremony et True Naming

La cérémonie de remise des patchs avec le symbole de Playa Restoration (Figure 6.21) à ceux qui y participent pour la première fois est un moment très attendu. Organisée vers la fin de la saison, la cérémonie se déroule généralement le lendemain du Lingerie Day, l’avant-veille du Talent Show, et quatre jours avant la toute fin actée par le Last T-Stake. À ce stade, les activités de ratissage de la playa sont presque achevées. Les 150 personnes effectuant les line sweeps ont quasiment terminé leur travail, et les Special Forces ont « tué » (kill) 600 cônes, c’est-à-dire qu’ils se sont occupés de 600 zones difficiles demandant une intervention avec des outils spécifiques.

La culture du port des patchs est très forte au sein de la communauté DPW : patchs officiels DPW d’ancienneté ou du premier Resto effectué, patchs spécifiques à chaque département, et patchs divers, parfois en hommage à des membres disparus. Ils constituent un moyen de reconnaissance symbolique intra-communautaire. La remise du patch de Playa Restoration, en particulier, représente une forme d’intégration pour les nouveaux venus qui ont tenu jusqu’au bout, tout en rendant hommage aux DPW vétérans. Le dispositif cérémoniel suit un protocole précis et se déroule le matin avant de commencer le travail effectif233.

En 2016, DA a demandé que deux lignes soient formées : une pour les membres de première année, une autre pour les vétérans. Un membre vétéran a tenu tout le temps de la cérémonie, un seau dans sa main gauche, tandis que DA piochait dans ce seau un patch à l’aide de la pince de son moop stick pour ensuite « adouber » chaque membre selon un protocole précis. Il disait : « On behalf of playa », en posant le patch sur l’épaule droite, puis « Restoration» en le posant sur l’épaule gauche, suivi d’un « Thank you for your service » au centre de la

poitrine, moment où le membre « adoubé » prenait son patch. Une autre personne également vétérane et line boss s’ensuivait avec une poignée de main, et un second remerciement. Ensuite, un autre membre vétéran distribuait des T-shirts aux couleurs et symboles de Playa Restoration à ceux qui avaient reçu leur patch. À la fin, tous se rassemblaient autour de DA et un dernier hands in « oooohh Resto » retentissait pour clore la cérémonie.

En 2017, le dispositif a été reproduit presque à l’identique. Le matériel était tenu cette fois par d’autres vétérans. À la fin de chaque « adoubement », un échange de cris venait conclure chaque remise : celui qui venait de recevoir son patch criait « Leave No Trace ! », et DA, se retournant, levait son moop stick vers les vétérans qui criaient en miroir : « Leave No Trace ! », créant une ambiance interactive, dynamique et légère.

Les inspirations empruntées à la culture militaire et chevaleresque sont notables : alignement des membres, remise individuelle des patchs, reconnaissance collective à chaque passage, adoubement par le « chef », ici le manager, accompagné de vétérans. Cependant, fidèle à l’ethos punk et décalé du DPW, le comique de la situation ressort avec force. Le contraste entre le solennel quasi militaire du déroulé et l’« adoubement » réalisé à l’aide d’un moop stick, au son d’une formule rituelle chevaleresque détournée, rend la situation absurde. L’autodérision s’inscrit dans l’utilisation du matériel lui-même et dans le ton des propos prononcés. Le comique de la situation n’enlève en rien pourtant l’efficacité symbolique du dispositif. Il permet d’instituer les nouveaux membres dans un nouveau statut ; de leur donner une appartenance symbolique à la communauté de Resto et par extension au DPW.

Remise des patchs. À gauche : Capture d’écran de la vidéo de la remise des patchs de Resto, 2016. Source : Facebook de Raphaël (avec son accord). Vidéo : Sylkia
Figure 6.21. Remise des patchs. À gauche : Capture d’écran de la vidéo de la remise des patchs de Resto, 2016. Source : Facebook de Raphaël (avec son accord). Vidéo : Sylkia, 2016. https://www.facebook.com/sylkia/videos/10155532036491675. À droite : Patch « Playa Restoration » remis en 2016. Photo : F. Muguet, 2016.

Au cours de cette même journée, un moment tout à fait singulier a lieu lors de l’appel

Will Call habituel du début d’après-midi : le True Naming. Les noms civils de chacun sont alors révélés à voix haute, souvent pour la première fois de la saison. Les membres, réunis en cercle, répondent un par un, en se voyant les uns les autres dans un étrange mélange de gêne et d’amusement. Ce dévoilement personnel induit une forme de vulnérabilité, de la même manière qu’au Lingerie Day, là encore par la perte de sa « façade personnelle » habituelle, pour reprendre le concept de Goffman (supra), son playa name. D’un point de vue analytique, il est intéressant que cet appel très spécial survienne juste après la cérémonie gratifiante des patchs et instituante des nouveaux membres. On passe de la reconnaissance et de l’intégration au groupe à la « mise à nu » de soi. Pourtant, aucune moquerie ne surgit, aucune malveillance n’émerge. À l’image du Lingerie Day, cette exposition de soi, ici non choisie mais imposée par la personne en charge de l’appel, est contenue par la bienveillance du collectif.

Ce dévoilement de soi caractérise les dispositifs qui scandent cette dernière phase de

Resto. Ils permettent de montrer des aspects de soi que l’on ne dévoile pas forcément au cours de la saison du DPW, davantage associés au default world : son corps érotisé lors du Lingerie Day, son identité civile avec le True Naming, ses talents artistiques au Talent Show ou encore des révélations plus personnelles lors du Golden/Last T-Stake (infra). Ces dispositifs participent d’une même logique où la vulnérabilité individuelle est cadrée et contenue par la puissance du collectif, lequel agit comme une instance d’« empuissancement » (empowerment) et de reconnaissance.

Talent Show suivi du Shit-Show Sunday

Dans la continuité du Lingerie Day et de la remise des patchs articulée au True Naming, le Talent Show vient prolonger la dynamique de dévoilement de soi dans un cadre bienveillant perçu comme familial. Il offre une autre possibilité inédite de s’exprimer, celle de la performance scénique. Chacun est invité à présenter un talent, ou parfois un non-talent, souvent en lien avec une passion ou une compétence qu’il a dans le monde extérieur (default world). Cette activité prépare, consciemment ou non, à renouer avec le default world et avec la personne que l’on peut y être.

Le Talent Show a lieu deux jours après la remise des patchs. Il se déroule au Saloon de

Gerlach. Certains membres du DPW, déjà rentrés chez eux après le Strike, dans la Bay Area ou à Reno, reviennent spécialement pour cette occasion. C’est un moment ambivalent : à la fois un moment de retrouvailles et également un signe que le départ final est imminent pour tout le monde. Aucun habitant local de Gerlach n’y est généralement convié, c’est un événement réservé au DPW.

DA a créé le Talent Show en 2006, l’année où il est devenu le manager de Playa

Restoration. Il insiste sur son envie de faire croître la culture du DPW au-delà des seules exigences de travail logistique :

« Je suis un burner, tu vois ? Donc ce n’est pas comme si on m’avait embauché uniquement pour qu’on passe l’inspection. Je ressens une vraie responsabilité : celle de nourrir cette culture et de la faire croître. Je veux que ça survive après moi. C’est devenu mon héritage » (entretien, 2021). Pour lui, cette soirée est l’occasion de montrer que les membres du DPW ne se résument pas au rôle strictement logistique qu’ils endossent sur la playa : « Je voulais un spectacle qui montre qu’on n’est pas juste ça. […] En général, tu fais une chose : tu frappes avec un marteau, tu es habillé en noir. Les gens pensent que tu n’es que ça. Mais on est bien plus... Il suffit de donner aux gens une occasion… Je ne savais pas qu’elle savait chanter ! Je ne savais pas qu’il savait danser ! » (entretien, Chacun est donc invité à partager un talent souvent accompagné, comme à l’accoutumée, d’une bonne dose d’humour et d’autodérision. Le Talent Show révèle ainsi des facettes inattendues des membres du DPW : musiciens, comédiens, danseurs, conteurs... Les performances observées en 2016 allaient du burlesque à l’artistique en passant par des nullités assumées : des lap dances réalisées par deux hommes, une chanson écrite pour l’occasion (Moop Song), une reconstitution comique intitulée The Drunk History of BM, une histoire personnelle (The story of when I shitted in my pants), et une saynète absurde mettant en scène deux ours en peluche copulant, une réalisation vidéo parodique de l’organisation de Resto faite des années plus tôt : « The Great MOOP March »234. Les performances s’enchaînent. Certaines sont très élaborées, d’autres moins élaborées, mais toutes sont accueillies avec cette bienveillance spécifique à l’ambiance de fin de saison. Je me souviens d’une personne qui est montée sur scène en annonçant : « Je ne sais pas chanter mais j’ai toujours rêvé de le faire. » Elle a ensuite chanté horriblement faux. Pourtant, personne ne l’a huée ni arrêtée dans son élan. Quelques sourires se sont esquissés néanmoins, mais un silence a surtout accompagné sa performance. En se dévoilant même dans son non-talent évident, elle participait quand même pleinement à cette dynamique collective. DA précise son choix de placer le Talent Show à la toute fin de Resto : « Je voulais que le Talent Show ait lieu vers la fin, parce que c’était en quelque sorte une forme de final. Comme notre fête de fin d’année. Même si la saison se termine techniquement le mardi, on le fait le samedi soir ! » (entretien, 2021). Il raconte aussi comment cette soirée s’est progressivement prolongée d’une « after » premièrement informelle puis officialisée ensuite : « C’est devenu le ‘Talent Show-goes-into-Shit-Show Sunday’. Le bar ne ferme jamais cette nuit-là, et tout le monde est là en mode “Oh mon dieu !” Mais il faut que ça sorte. Ensuite, on se dit juste : “OK, il me reste deux jours de boulot, et puis je retourne là-bas, dans le monde.” » (entretien, 2021). En effet, après les performances individuelles du Talent Show, s’ouvre une nuit de fête et de beuverie qui s’étend jusqu’au dimanche dans la journée. Cette nuit blanche, où le Saloon reste ouvert sans interruption en open bar, est comme une ultime soupape festive avant le morcellement du groupe. L’ivresse devient alors un moyen de dissoudre momentanément les angoisses liées à l’« après-Resto », à l’obligation de renouer avec la société, à la perspective de reprendre une place dans le monde extérieur, dans le default world. Certains cherchent à noyer leur mal-être dans l'alcool au saloon de Black Rock, pour éviter d'affronter la réalité. Ce phénomène peut être expliqué par ce que David Le Breton appelle « blancheur », au sens de blank en anglais, une volonté de disparaître de soi : « J'appellerai blancheur cet état d'absence à soi plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou de la pénibilité d'être soi. […] La blancheur répond au sentiment de saturation, de trop-plein éprouvé par l'individu. Recherche d'une relation amortie aux autres, elle est une résistance aux impératifs de se construire une identité dans le contexte de l'individualisme démocratique de nos sociétés » (Le Breton, 2015, loc. 12). Les managers du Saloon font preuve d'une grande bienveillance envers les plus fragiles dans cette phase d’incertitude :

« On est au bord de retourner dans des endroits où l'on n'a pas de travail, pas d'endroit où vivre, on est sans abri, sans emploi, et, disons-le, pas vraiment riches. Beaucoup s'effondrent à ce moment-là. Je le vois souvent. Parfois, ils sont simplement ivres et je les ramène chez eux. D'autres fois, ils ont besoin de parler, de trouver quelqu'un à qui se confier. Avec Roachie, on se relaie pour ça. Chaque année, c'est différent, et il y a beaucoup de choses interpersonnelles avec lesquelles on doit aider les gens. Parfois, c'est vraiment agaçant. D'autres fois, c'est vraiment gratifiant » (Sailor & Roachie, entretien, 2017). À ce stade, il ne reste qu’un, deux ou trois jours de mooping selon les saisons, puis la cérémonie du Golden T-Stake et enfin l’inspection du BLM. Le Talent Show constitue un ultime dispositif collectif, où chacun peut à la fois se montrer en toute vulnérabilité sur scène, puis « disparaître » dans l’ivresse du Shit-Show Sunday. Cette « blancheur » décrite par Le Breton, recherchée dans l’alcool et la fête, devient alors, pour certains, une manière d’éviter de penser au départ, l’Exit Strategy à venir, à la séparation imminente d’avec le collectif et au retour au monde extérieur. Le Golden/Last T-Stake Le Golden T-Stake, parfois appelé Last T-Stake, vient clore définitivement le cycle de Resto. C’est le tout dernier piquet encore planté dans la playa, à l’angle (5:30 & Esplanade), devant l’endroit où était placé le QG tenu par Burning Man dédié à Playa Restoration. C’est le dispositif miroir du Golden Spike, le tout premier piquet planté au début de la saison, qui marque le centre de la ville (Chapitre 2). N’étant ni le même piquet, ni à la même localisation, les deux dispositifs se répondent néanmoins : l’un acte « l’apparition » de la ville, l’autre sa « disparition ». Le dispositif se déroule en cercle formé autour du T-Stake. Chaque personne volontaire déterre symboliquement de quelques centimètres le piquet à l’aide d’un levier métallique, jusqu’à ce qu’il soit complètement extrait. Une fois sorti, il est transmis de main en main, à ceux qui souhaitent parler au centre du cercle, tel un bâton de parole. Contrairement au Golden Spike, où les membres sont répartis par équipes et où seul le manager s’avance généralement pour marteler le piquet, chacun peut ici s’avancer et s’exprimer s’il le souhaite. Ce dispositif, dans la continuité de l’organisation du travail de Resto, aplatit les logiques hiérarchiques instituées tout au long de la saison. Ce moment donne lieu à des propos souvent chargés d’émotion, accompagnés de pleurs. Certains remercient le groupe, exprimant leur gratitude pour l’expérience partagée. Un manager dit ainsi avec émotion : « Merci, c’est ce que j’ai de plus précieux ». D’autres partagent leur vulnérabilité, évoquant une blessure personnelle ou une épreuve passée, comme ce témoignage: « Il y a deux ans, j’ai perdu mon ami… et maintenant je suis là avec vous ». Un autre revient également sur un épisode difficile vécu au sein du groupe : « Après ce que j’ai fait il y a deux ans… ». Enfin, certains expriment l’intensité de l’émotion ressentie. Une participante, pour qui c’était le premier Resto, se confie : « Tellement d’amour… Qui l’aurait cru ? ». Une autre dit encore : « Je vous aime tous, bordel ». En contraste avec l’attitude badass et enthousiaste d’une ville à construire pour et envers les burners, qui caractérise le Golden Spike, cette cérémonie d’adieu rappelle davantage un cercle de parole hippie digne d’un Rainbow Gathering235. En ce sens, cette cérémonie permet l’émergence d’un espace de parole libre et de libération émotionnelle, soutenu par le cercle et le groupe. Coyote se livre sur cette dimension « douce » et aimante, souvent invisible pour ceux qui ne font pas partie du DPW : « C’est une réputation qu’on aura toujours [d’être dur]. C’est une sorte de stigmate. Mais quand on regarde les choses telles qu’elles sont vraiment, c’est un groupe très aimant. Tu étais au Golden T-Stake hier [en s’adressant à moi]. Tu as ressenti la quantité d’amour qu’il y avait dans ce cercle. C’est une force très puissante… Je ne trouve pas le mot… Mais elle [l’ambiance DPW] n’est clairement plus aussi « dure » qu’avant »

(entretien, 2016).

Le Golden T-Stake marque l’adieu à la playa, mais surtout, l’adieu au collectif. C’est un moment d’ambivalence émotionnelle forte, entre le soulagement de pouvoir enfin relâcher le rythme, quitter la poussière, et la profonde tristesse de se séparer d’une communauté protectrice, vécue comme familiale. Ce dernier dispositif de clôture ne se résume pas à la fin logistique d’un travail effectué ensemble, il acte avec gratitude la fin d’une expérience communautaire d’une intensité rare.

Un membre du DPW retire le dernier piquet de la playa lors de la cérémonie du Golden T- Stake.
Figure 6.22. Un membre du DPW retire le dernier piquet de la playa lors de la cérémonie du Golden T- Stake. Photo : F. Muguet, 2017. Image floutée.

6. Le départ : Exit Strategy

Le terme « Exit Strategy » est une expression vernaculaire employée par les membres du DPW pour désigner deux moments dédiés aux départs, rappelés lors des morning meetings

par l’expression : « Pack your shit up! » (« Rassemble ton merdier et pars ») et rappelés également par un nounours portant ironiquement un T-shirt « Exit Strategy » (Figure 6.23).

Le premier départ se situe durant la pause de quelques jours après le retrait de la clôture (De-Fence) et avant le début de Playa Restoration. Certains vont faire la fête à Reno durant un « week-end de rock star » avant de revenir pour Resto (infra), mais les deux tiers partent définitivement. Le collectif passe alors d’environ 500 personnes à 150 à 170 (en 2016-2017). Le second départ survient à la fin de la Playa Restoration, après le Golden T-Stake et l’inspection du BLM. Il correspond à un départ inévitable et final pour tout le monde. C’est vraiment la fin. Pour beaucoup, la réalisation du départ imminent se fait à reculons car la « bulle» qu’est l’espace-temps de Resto est un refuge agréable.

Ainsi, tout au long de cette phase, DA rappelle régulièrement l’importance de planifier concrètement son départ : « Plan for your exit strategy, do not leave anything behind or plan ahead » (« Prévoyez votre départ, votre “stratégie de sortie”, ne laissez rien derrière vous et anticipez-la ») (notes de terrain, 2016).

Il insiste sur cette fin inéluctable :

« Même s’il y a parfois des occasions de rester un peu plus longtemps, il est essentiel de garder son équilibre. Certains atteignent leurs limites psychologiques, comme suspendus entre deux mondes. Il y a tellement à assimiler que certains en pleurent quand tout se termine » (entretien, 2021). Il partage une anecdote historique qui illustre bien la réalisation difficile du départ à venir : « Flynn, le co-leader du DPW à l'époque […] rassemble alors l'équipe : “Bon, si vous avez un portefeuille, sortez-le. […] Maintenant, sortez votre carte d'identité […] et lisez l'adresse.” Les visages sont perplexes… Puis Flynn lance : “Après aujourd'hui, je veux que vous alliez là-bas ! ! !” Les rires éclatent. […] Certains s’accrochent à l’idée de rester, presque en criant qu’ils ne veulent pas partir, mais comme Flynn le rappelle : “Vous ne pouvez pas rester. Vous devez partir. Vous devez faire face à la vie” »

(entretien, 2021).

Face à la précarité et à la vulnérabilité de certains membres DPW au moment du départ, certains critiquent le manque d'accompagnement effectif, financier et humain de Burning Man Org :

« Tout ce qu'ils vous donnent, c'est un numéro de téléphone 800 et un nounours nommé avec affection “Exit Strategy Bear”. On pourrait tout aussi bien l'appeler “Vous n'êtes plus notre problème Bear” ou “Barrez-vous d'ici et essayez de ne pas vous suicider Bear”» (Loup, document personnel, 2019*).

« Exit Strategy Bear », disposé au Saloon à Gerlach.
Figure 6.23. « Exit Strategy Bear », disposé au Saloon à Gerlach. Photo : Loup*, 2018.

Le retour au monde « extérieur » peut être brutal, car lorsque l’expérience DPW et son rythme de vie extrêmement régulé prennent fin, cela laisse un vide immense. Un sentiment d’être dépassé et incapable peut survenir face à la multitude de choix à effectuer au quotidien et à la nécessité de se prendre en main dans le monde. TPR, membre vétéran du DPW, explique:

« Ici, tu n’as absolument aucun choix à faire », décrivant la vie du DPW, réglée par des routines simples et un environnement où les décisions personnelles sont minimisées. « Tu sais ce que tu fais quand tu te réveilles : tu vas à la réunion [Morning Meeting]. Tu vas manger ton petit-déjeuner. On va te dire quoi faire » (entretien, 2017). Mais cette simplicité disparaît brutalement lorsque les membres quittent le DPW et retournent à la « vraie vie ». La banalité des choix quotidiens peut devenir très pesante, comme le dit TPR: « Ensuite, tu rentres chez toi… et tu vas à l’épicerie. Combien de types de laitue y a-t-il ? Quel genre de restaurant vais-je choisir ? » (entretien, 2017). Conclusion La phase de déconstruction (Strike) puis de ramassage des micro-déchets (Playa Restoration/Resto) marque l’ultime étape du cycle annuel du DPW. À l’image du Build, elle articule une activité logistique éprouvante et des dispositifs ritualisés qui facilitent la cohésion du groupe jusqu’à la fin. Le Build est dominé par une énergie brute (badass), faite de force, de stress, de rapidité et d’unité qui produit une dynamique d’empuissancement collectif, au sens d’empowerment. Le Strike et Resto ouvrent, quant à eux, un espace où les vulnérabilités individuelles peuvent s’exprimer, rendues possibles et valorisées par la force et la contenance de l’identité collective, désormais inébranlable. Le Collexodus, qui ouvre le Strike, exemplifie d’abord l’asymétrie du rapport social entre burners et DPW. Le DPW dépend des donations laissées par les burners (alcool, nourriture) pour tenir jusqu’au bout de la saison. Cette situation met en évidence une dépendance structurelle : les burners quittent la ville, le DPW reste pour la nettoyer. La Kickball Party vient ensuite renverser le sentiment associé à cette position subalterne. La Kickball Party, comme le 4:20 Spire en fin de Build, encadre rituellement un moment charnière, par une fête à l’énergie explosive. Cette fois, elle est axée sur la réappropriation exclusive et jouissive de l’espace, précisément sur le terrain même des autorités fédérales parties le jour même, d’où son aspect transgressif. Ensuite, le Last Supper ouvre une autre énergie et une autre temporalité, de gratitude et de ralentissement. Ce dernier repas sur la playa permet de partir « en beauté », de se montrer apprêté, à l’image historique des cocktail parties de la Cacophony Society. Ensuite, les vagues de départ s’échelonnent : certains quittent la playa après le Last Supper, d’autres attendent la désinstallation de la clôture (De-Fence), et un tiers seulement des membres reste pour Playa Restoration. Durant cette dernière phase de ramassage des micro-déchets sur la playa (Playa Restoration), les membres restent moins par volonté militante écologique que par désir de prolonger l’expérience communautaire. Le collectif se resserre et l’entre-soi s’intensifie. Les membres du DPW ne sont pas dupes de l’empreinte carbone de Burning Man. Ils sont plus à même que les burners d’en percevoir la réalité concrète : les camions, les générateurs, le fuel, les transports, la gestion et le tri des déchets, les abandons laissés sur les bords des routes. Ils mesurent ainsi l’écart entre l’idéel et le pragmatique du principe Leave No Trace. Celui-ci structure la communication officielle de Burning Man et les discours publics, mais le quotidien du DPW se confronte plutôt à un Leave No Trash concret, exigeant et laborieux. La période de Playa Restoration est ponctuée de dispositifs collectifs qui rejouent, à des degrés différents, une articulation de gratitude, reconnaissance collective et exposition de soi : Lingerie Day, Patch Ceremony, Talent Show et Golden/Last T-Stake. À travers ces dispositifs, la monstration de soi prend une place centrale à travers l’embellissement ou l’érotisation de soi et parfois l’exploration de genre par le travestissement (Ladies Night, Lingerie Day, Last Supper). Le Golden/Last T-Stake, miroir du Golden Spike qui ouvrait la saison, referme le cycle en célébrant une communauté fédérée par la résilience et l’intimité propres à cette dernière phase. Si ces dispositifs préparent symboliquement le groupe à sa séparation, ils n’empêchent pas certains membres de plonger dans un vide émotionnel caractéristique de l’après-saison. Pour certains, cette séparation ne constitue pas seulement la fin d’une saison de travail, mais une rupture brutale avec un environnement relationnel et affectif extrêmement contenant. Ainsi, dans un collectif déjà précaire, souvent en marge de la société et psychologiquement fragile, cette rupture se traduit parfois par des suicides.

Notes

  1. DA décrit le contraste entre le temps réel de cette période totale de déconstruction-nettoyage relativement courte et le temps vécu comme extrêmement dense : « Nous n'avons que deux week-ends. Il y a deux semaines de démontage lorsque nous sommes encore sur la playa [pour le travail durant la journée]. Ensuite, il y a deux semaines de Playa Restoration, lorsque nous sommes de retour à Gerlach. Cela semble long. L'expression courante est une semaine après l'événement, mais nous la divisons en deux semaines. Nous déménageons de la playa après une semaine, et la semaine suivante, nous démontons la clôture. Puis, nous avons trois jours de pause. Ensuite, nous revenons pour Playa Restoration. C'est rapide ! Cela paraît long parce que c'est tellement dense » (entretien, 2021).
  2. L’ordre des soirées peut varier selon les années, mais la primauté de celle organisée par l’équipe HEaT (Heavy Equipment and Transpo) semble être devenue une tradition, offrant de la visibilité à ce groupe dont le campement est installé sur l’Esplanade (5:30 & Esplanade), en marge du campement principal du DPW, le Ghetto (5:30 & D).
  3. « Est-ce que tu aimes boire de l’alcool dans les deux bars gratuits du DPW ? Est-ce que tu aimes manger des bonbons, des coupes de fruits et des barres énergétiques distribués par les Fluffers en pré-saison ? Est-ce que tu apprécies toutes les petites douceurs en abondance pendant la Restoration ? […] Nous avons besoin : d’organisateurs, de trieurs, de manutentionnaires, de régulateurs de circulation, de laveurs de vitres et de personnes maniaques » (DPW Handbook, 2016, traduit de l’anglais).
  4. « Ce qui peut être donné pour le Collexodus : articles non ouverts (bière, spiritueux, jus, compotes de fruits, boissons électrolytiques, bœuf séché, snacks salés), petites bouteilles d’eau (plutôt que les grandes bonbonnes de deux gallons, qui risquent d’être gaspillées), articles d’hygiène personnelle (shampoings, savons, trousses de secours, oreillers, couvertures…). Ce qui ne peut pas être donné : articles déjà ouverts (y compris les spiritueux), denrées périssables (légumes, viande, autres produits frais), et déchets (chacun est responsable d’emporter ses propres déchets en quittant le site) » (DPW handbook, 2016, traduit de l’anglais). Certains membres du DPW acceptent néanmoins personnellement certaines donations : un assortiment frais de crudités de Trader Joe est parfois préféré à une boîte de thon pour un repas immédiat, comme d’excellentes bouteilles d’alcool.
  5. Cette différence radicale d’engagement est visible dans l’attitude empreinte de second degré du DPW envers les burners. Comme me l’explique Tif, un français : « — Tif : C’est aussi à prendre au second degré, c’est la personnalité du DPW : se vouloir “on vous emmerde tous, on est là depuis le début, vous venez squatter pendant une semaine, vous foutez le bordel et après on vient s’amuser”. C’est un job, un métier, un hobby ou une passion, après, tu appelles ça comme tu veux. Les gens viennent ici pour vivre leur Burning Man différemment, parce qu’ils ont le temps ; et le fait d’avoir le temps, ça permet d’avoir du recul sur l’événement. Quand tu as le temps, tu as tout, tu peux faire ce que tu veux, tu peux te permettre quatre mois de vacances. — Flore : Oui, donc finalement, la semaine des participants n’est qu’une parenthèse dans l’expérience. — Tif : C’est ça, mais en même temps l’apogée. Donc c’est encore plus intense pour moi. Ce n’est pas une parenthèse, mais plutôt une apogée. Tu travailles avant, tu arrives, les choses brûlent, et tu es presque content que ça soit terminé à la fin. » (entretien, 2017)
  6. En 2017, j'ai participé au démontage de divers départements dont First Camp en plus du Highway Cleanup. En 2018, je n’ai pas participé au Strike car je débutais mon travail au lycée autogéré de Paris début septembre.
  7. Le Highway Cleanup, bien qu’effectué pendant cette période, s’apparente plus à une tâche de nettoyage qu’à de la déconstruction. C’est un avant-goût de Resto pour une équipe spécifique. Le Highway Cleanup est détaillé en annexe (Annexe 1).
  8. J’ai participé aux Kickball Parties de 2016 et 2017, principalement en tant que spectatrice, par peur d’être blessée. Cependant, j’ai pris part à quelques actes de jackassery, comme le water slide, qui consiste à se jeter sur une bâche mouillée, semée d’obstacles et de résidus de flammes, pour ressentir pleinement l’expérience. La participation active, même à travers des activités simples de jackasseries annexes, fait nettement monter l’adrénaline. Cela rend l’expérience bien plus amusante et immersive que la simple observation. On se sent badass. L’adrénaline, combinée à l’alcool consommé par presque tous les participants, anesthésie le corps, rendant les petites blessures presque imperceptibles et laissant surtout un sentiment de puissance et d’excitation forte. Notons que certains américains adeptes de sensations fortes jouent au kickball dans une forme encore plus extrême que celle pratiquée par les membres du DPW. Fyreboi, membre DPW, décrit qu’étant plus jeune, il pratiquait, en dehors de Burning Man, une version encore plus radicale du jeu, dans le Black Rock Desert, profitant de la vastitude et de l'isolement du lieu : « C'était une version de kickball datant de très longtemps, probablement la vieille version du kickball du DPW, où l'on jouait avec des mortiers enflammés à la place des balles » (entretien, 2018). Cette pratique s’inscrit dans la continuité des activités de la Cacophony Society incluant des armes à feu et autres jeux à risque dans le Black Rock Desert (Chapitre 1).
  9. La cérémonie est appelée Golden T-Stake ou Last T-Stake.
  10. Pour mieux comprendre le fonctionnement du BLM Compound/JOC. J’y ai travaillé comme bénévole (roustabout) en 2016, ce qui m’a permis de participer à l'installation de la clôture autour du site. J’ai ainsi pu voir toutes les installations destinées aux policiers et aux agents du BLM sur place. Il est étrange de penser que j'ai même contribué à l'installation d'une cellule de prison provisoire, composée d’une simple chaise et des attaches. En 2017, j'ai poussé l'expérience plus loin en travaillant pour le DPW en tant qu’employée pendant la semaine de Burning Man, où je faisais le nettoyage des locaux. Cette tâche, bien que simple, m’a permis de découvrir de près le site en activité, notamment le matériel de communication des policiers, avec leurs radios et talkies-walkies, ainsi que le mobilier, très différent de celui utilisé par le DPW. Alors que ce dernier emploie principalement du bois et des caisses en bois, le mobilier du BLM compound est composé de tables et de chaises en plastique, typiques de l'Amérique. Cette atmosphère m'a vraiment donné l'impression d'être dans un film américain, avec des policiers en uniforme, du mobilier en plastique et tout le dispositif de communication.
  11. Le terme Sparkle Ponies est employé par les membres du DPW pour désigner des participants davantage préoccupés par leur apparence que par « l’esprit initial » et l’expérience de l’événement. Ces burners sont reconnaissables à leurs tenues neuves et élaborées, souvent achetées sur Amazon : vêtements fluo ou pailletés en plastique ou en fausse fourrure, chevelures colorées artificielles et accessoires flashy. Comme l’explique Light* : « Ces personnes portent des vêtements aux couleurs synthétiques vives qui pourraient complètement s’enflammer si elles se tiennent trop près d’un brasero. Elles se préoccupent beaucoup de leurs tenues pour Burning Man, maîtrisent toutes les bonnes phrases à dire, ont des poses toutes faites prêtes pour les photos et ont les tresses parfaites pour leurs cheveux » (entretien, 2016*). L’expression sert aussi à caricaturer les influenceurs présents à Burning Man principalement pour réaliser des photos destinées aux réseaux sociaux.
  12. Raphaël, French burner et ami, écrit cette expérience inédite où il a pu vivre une évacuation in situ : « Le chapiteau résiste [pour l’instant] mais il est violemment bousculé dans tous les sens et la poussière, plus fine que du talc, en suspension dans l'atmosphère, entre par chaque jour dans la toile pour envahir progressivement l'espace. Cette impression d'une brume de poussière, qui ne ressemble absolument pas à la brume habituelle, se densifie lentement pour arriver au moment où l'on navigue chacun dans une bulle de visibilité allant à peine plus loin que son assiette et son voisin de table. Ça ressemble à une nouvelle évocation du purgatoire. J'avais par le passé déjà ressenti ce type d'évocation dans la toundra en Norvège, une nuit où la brume était telle que je ne voyais pas mes pieds. Je me rappelle que l'on devait s'attacher à sa tente pour être sûr de la retrouver, mais dans le cas présent, je reste confiant sur ma capacité à trouver mon assiette... Et l'endroit est safe. La réaction des bénévoles est tout aussi éloquente : beaucoup rigolent de la situation, certains applaudissent, la majorité pousse un cri d'acclamation puisqu'il n'y a rien d'autre à faire face à la tempête de poussière qu'en "profiter". [Plus tard…] nous avons dû évacuer le chapiteau qui a commencé à être disloqué par endroit par la violence des rafales. L'évacuation se fait en suivant un fil tendu qu'il ne faut surtout pas lâcher, fouetté par le vent, pas encore glacial mais froid, et les particules de poussière et de sable, on n'entend rien, ne voit rien et ne sait pas où l'on est en quelques secondes. Dans les conteneurs, les anciens, habitués à dire que c'était mieux (ou pire) avant, affirment être certains de ne jamais avoir vu ça. Les radios remplissent l'espace sonore, entre les toux (dues à la poussière), de messages s'assurant que personne n'est dehors (impossible d'aller chercher qui que ce soit, et les conditions peuvent vraiment entraîner des situations critiques apparemment). On ne sait pas si les campements ont tenu, mais il est fort probable que non » (Publication Facebook, Raphaël, 2017).
  13. « La première année où je suis venue, j’ai été émerveillée par la beauté de l’événement, parce que c’est un événement incroyable, avec le potentiel de changer votre vie et votre perspective sur beaucoup de choses », explique Karla, l’un des membres de l’équipe TSA. Mais elle critique aussi l’énorme quantité de bois brûlé, non seulement pour le Man, mais aussi pour le Temple, l’Early Man et le Trash Man. Selon elle, « tout ce bois parfaitement utilisable pourrait être transporté hors de la ville. Au lieu de cela, on préfère le brûler et s’en débarrasser comme d’un problème plutôt que d’en faire un usage constructif ». Karla imagine une alternative où certaines personnes pourraient récupérer ce bois pour construire des maisons ou autre (entretien, 2016).
  14. « J’ai dit : “Alors Quinn [le manager de l’époque], et si je gérais simplement les caravanes pour toi ?” Il m'a répondu : “Vas-y ! Les caravanes sont en train de disparaître comme les bisons blancs ! L’organisation du BM ne fera jamais la gestion de caravanes ! Tu vas te retrouver sans travail !” » (Make-Out Queen, entretien, 2018).
  15. Le département Housing est aujourd'hui (en 2018, au moment de l’entretien) chargé de la gestion de 190 caravanes, dont 125 appartiennent à l'organisation. En plus de cela, l'équipe s'occupe des managers et des personnes qui apportent leurs propres caravanes, ainsi que des PUA (personal use allowances). Elle gère également les petites maisons en bois (boxes) et les LC (Living Containers), représentant au total plus de 800 unités de logements : « Chaque jour est différent… nous gérons tout, de déplacer une maison pour qu’elle ait de l'ombre à réparer une fuite dans une caravane » (Make-Out Queen, entretien, 2018).
  16. Raphaël décrit son impression du Trailer Park : « Arrivés en ville, voici les règles : nous serons 150, il y a 15 bungalows et on va mettre des caravanes de partout. Le seul endroit que l’on peut revendiquer comme “à nous”, c’est notre lit ! Et encore, ça, c’est pour
  17. ceux qui ont un lit, ceux dormant sur le canapé ont le droit de le revendiquer pour la nuit (mais c’est parce qu’ils restent peu). [Ils peuvent s’en aller avant Resto]. Dans mon bungalow, il y a trois chambres et on est 14, ma chambre est en fait le hall d’entrée dans lequel il y a un lit superposé. Au moins, je croise tout le monde ! Si les douches, toilettes ou cuisines dans mon bungalow sont prises, je peux aller à côté, tout est collectif (sauf un réservé aux femmes ne souhaitant pas, pour des raisons personnelles ou religieuses, être mélangées). On nous décrit ça comme une grosse coloc à 150, où la notion d’intimité va être à oublier, et les couples sont invités à prendre une chambre au motel pour leurs nuits bruyantes. » Il évoque sa bonne surprise sur le bon déroulement des interactions sociales au sein de ce collectif si dense : « Au début, je trouve ça un peu tendu (j’ai fait pas mal de coloc, mais à 150 dans peu d’espace, c’est tendu), sauf que ça marche vraiment bien. Tout le monde gère très bien les limites personnelles et ma foi, pendant que je tape à l’instant, deux filles nues sortant de la douche choisissent leur tenue pour ce soir juste à ma gauche, et cela est naturel pour tout le monde. Quand j’ai été malade, j’ai clairement pu constater que dès que tu as un problème, même minime, les autres s’occupent de toi vraiment. C’est assez rare de voir cela et particulier à décrire. » (Raphaël, post Facebook, 2017).
  18. Ce comptoir de quelques mètres est pris très au sérieux : un jour, un membre saoul a gravé son nom au chalumeau par-dessus tous les autres. Malgré ses excuses, sous l’effet du contrôle social et de la hiérarchie, il a dû quitter la saison en cours.
  19. Le manager de Resto qui s’appelle « DA », explique que le terme MOOP englobe tout ce qui n’a pas sa place sur la playa : des copeaux de bois, des débris métalliques, du plastique, ou encore quelque chose de cassé : « Ce ne sont généralement pas des sacs poubelles pleins, mais plutôt des petites choses que les gens oublient. On peut voir que les gens font vraiment attention à leur environnement » (DA, entretien, 2021). Définition du terme MOOP : « MOOP, nom – Matter Out Of Place (matière hors de place) ; en particulier dans le contexte de Black Rock City et de ses habitants. Cela peut être n’importe quoi : mégots de cigarette, capsules de bouteilles, bâtons lumineux, feux d’artifice, mais se présente souvent sous forme de débris, c’est-àdire des morceaux de bois, de plastique, de métal, de verre ou de plantes. Peut aussi désigner un état : zones brûlées (burn scars), eaux grises (grey water), dunes, etc. MOOP, verbe – ramasser la matière hors de place » (Source : https://burningman.org/about/history/brc-history/event-archives/2016-event-archive/2016-moop-map/).
  20. Le protocole de réalisation de la MOOP Map et celui de l’inspection du BLM sont décrits de manière détaillée en annexe (Annexe 2).
  21. L’expression reflète aussi une forme de fatigue et de lassitude accumulée au fil de la saison, une envie que cela se finisse enfin. Comme le dit Coyote, cette fatigue n’est pas spécifique aux seuls travailleurs de la playa. À Gerlach aussi, les locaux sont exaspérés de toute cette agitation due à la programmation événementielle : « À Gerlach, les habitants demandent souvent : “Is it October yet?” (Est-ce déjà octobre ?). Et pour cause : juste après Burning Man, les amateurs de fusées arrivent pour leurs grands lancements annuels, suivis par les chasseurs. La ville reste animée presque tout le mois de septembre, et les gens finissent par être fatigués et épuisés, tout comme sur la playa. Quand les vents froids soufflent, c’est un soulagement. “L’hiver est le moment de se reposer et de s’asseoir sur l’argent gagné durant l’été”, dit la serveuse de Bruno’s. » (Coyote, entretien, 2016)
  22. « Burning Man est sans doute le festival le plus soucieux de l’environnement aux États-Unis, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’un festival de musique. […] Essentiellement, le concept de Leave No Trace renvoie à l’idée que les participants doivent laisser l’endroit qu’ils ont visité dans le même état — ou meilleur —que celui dans lequel ils l’ont trouvé. Cela peut être atteint en apportant moins de matériaux emballés sur le site, en préparant la nourriture en quantités raisonnables pour minimiser les restes, et en effectuant des balayages de MOOP sur la zone du festival » (Ballard, 2021, p. 971, traduit de l’anglais).
  23. L’entretien des Trash Pirates est disponible sur dpwstorybook.com et neoanthropology.com.
  24. Ces tatouages sont à l’image par exemple des activistes écologistes français se tatouant les symboles des groupes militants Soulèvements de la Terre ou d’Extinction Rebellion.
  25. « Mais l'aspect potentiellement mortifère de la recherche n'est pas tout à fait méconnu : « s'éclater », c'est aussi exploser, voler en éclat, déchirer son enveloppe. » (Le Breton, 2000, p. 23).
  26. C'est à ce moment-là que je me suis mise à courir dans les montagnes environnantes de Gerlach, que j'ai découvert les sources chaudes (hot springs) à proximité, ainsi que le cimetière de Gerlach. Grâce à Fi, un français du DPW installé à Gerlach depuis 2013, j'ai pu proposer bénévolement avec lui des activités à l'école locale de Gerlach en 2016 et 2017. J’ai pu également pu me familiariser avec la Dooby's Road/ Guru's Road, une curiosité artistique locale de grande ampleur, grâce à Dan Deveny, le voisin de Fi à Gerlach. Dan Deveny fut l’acolyte de
  27. Dooby, avec qui il a passé des années à construire la Dooby's Road qui se situe entre Gerlach et la playa. Sur cette route sont placées méticuleusement des pierres gravées d’inscriptions diverses. J’ai pu réaliser un article sur cette œuvre monumentale grâce à un entretien avec Dan Deveny en 2018 et plusieurs explorations de la Dooby’s road (cf. Dan Deveny sur la Dooby’s road : www.neoanthropology.com).
  28. Cette rémunération exclut cependant les internationaux ou ceux qui ont rejoint le DPW au début du Strike, en se présentant au premier morning meeting et qui poursuivent avec Playa Restoration comme c’est le cas d’Allison qui explique sa motivation : « Je voulais déjà aller à Burning Man, mais je ne me l’autorisais pas vraiment. Je me disais : “Je dois rester à l’école, garder un job, je ne peux pas aller à Burning Man, c’est trop fun !” Puis je suis tombée sur un article très nerd sur la cartographie de la MOOP, et j’ai trouvé ça génial, cette idée de rester un mois dans le désert à ramasser des mégots et les placer sur une carte. J’en avais envie, mais ça me semblait impossible : pas de salaire, pas d’impact sur ma carrière, il aurait fallu économiser beaucoup pour m’arrêter un mois. Mais une fois mon billet pris, les gens me demandaient quand je rentrais. J’ai réalisé que j’avais de quoi payer mon mois de septembre, et aucun boulot qui m’attendait. J’ai commencé à me demander comment rester pour Resto. Mon amie, qui l’avait déjà fait, m’a dit : “Tu n’as qu’à te pointer au morning meeting, c’est tout.” Alors je l’ai fait » (entretien, 2016).
  29. Signalons aussi que quelques Rangers du DPW et des membres d’Emergency Services (ESD) gèrent les situations d'urgence relationnelles ou médicales qui peuvent survenir. Enfin, un travail en solitaire, celui de Dune Buster (aplatisseur de dunes) est réalisé par Bobtuse, consistant à égaliser les parties bosselées de la playa à l'aide d'un très lourd rouleau qu'il tire attaché à son véhicule.
  30. Parfois, certains membres « signent » leurs constructions en y clouant une canette de bière PBR vide.
  31. Cette hybridation du yoga et de la musique métal, où le namaste (! 4) côtoie le signe de la bête (5 7), se retrouve aussi plus récemment dans d’autres festivals, notamment au Hellfest en France (Ouest-France, 2023).
  32. Par exemple, depuis mon premier burn en 2009, je me suis toujours présentée comme Flo, un nom perçu comme suffisamment cool, souvent confondu avec Flow. C’est devenu mon nom sur Facebook, puis sur ma page de coach de danse/yoga. Le Playa Name fonctionne souvent comme un pseudonyme ou un deuxième prénom, particulièrement utilisé sur Facebook, plateforme privilégiée par les membres du DPW et de nombreux burners rencontrés entre 2016 et 2018, bien plus qu’Instagram ou TikTok. Pour beaucoup, le Playa Name permet de se détacher de leur identité civile imposée dans le default world. Il peut être donné par quelqu’un ou auto-attribué. Il oscille entre simple amusement, outil de réinvention identitaire ou affirmation d’une singularité artistique ou professionnelle. Comme l’explique Gordy : « J’ai reçu mon Playa Name le premier jour à Black Rock City. La première chose que j’ai faite en arrivant a été de flâner jusqu’à la trash fence, puis de revenir vers l’Esplanade. Je suis entré dans le premier bar que j’ai croisé, et le barman m’a dit : “Tu es Dust !” » (Gordy, entretien, 2013). Pour les nouveaux membres du DPW, il n’est pas rare de ne connaître que le Playa Name des autres et pas leur nom civil, car ils n’ont interagi entre eux qu’au sein de la playa. Certains changent même de Playa Name chaque année, ou utilisent un autre nom pour leur identificatif radio (radio handle), ce qui peut rendre l’identification de quelqu’un difficile au début de la saison.
  33. Certaines pranks sont entrés dans la mémoire collective, comme celui raconté par Bob Tuse impliquant Coyote, le city superintendent, et Blackbeard : « Nous avons enterré Blackbeard jusqu’à la tête, de sorte que son visage seul émergeait du sol. Nous avons ensuite placé un cône sur sa tête. DA a appelé Tony à la radio en disant : "Tony, il y a quelque chose ici, un 'hot spot' vraiment mauvais, tu ferais mieux de venir voir." Tony arrive en pensant que c’est quelque chose de toxique. Quand ils retirent le cône, le visage de Blackbeard surgit du sol en criant "BAAAAH !!!". Tony a sauté en l’air, terrifié. C’était l’une des choses les plus drôles que j’ai jamais vues. » (entretien, 2018).
  34. Betty, manager du Bike Crew (en 2016-2018) explique son initiative pionnière du Lingerie Day organisée au cours du Build : « Le Lingerie Day a commencé il y a quelques années quand j'ai remarqué que la productivité et l'ambiance générale de l'atelier commençaient vraiment à baisser environ une semaine avant l'événement. À ce momentlà de la saison, la plupart d'entre nous étions sur place depuis environ un mois, et la “crust” devenait réelle. Je me souviens avoir pensé : ‘Réparer des vélos ensemble dans la poussière en écoutant du rock toute la journée, c'était sexy avant, comment rendre cela de nouveau amusant et sexy ?’ » C'est alors qu'elle a suggéré une journée de travail en lingerie, une proposition qui a été accueillie avec enthousiasme. Betty poursuit : « Je n'avais aucune idée à quel point tout le monde sauterait sur l'idée, ni que cela deviendrait une tradition profondément ancrée dans la culture de notre atelier. Ces dernières années, tout le monde qui rejoint le Bike Crew sait qu'il doit avoir une tenue spéciale pour l'occasion, et une séance photo avec John Curley est souvent prévue le même jour ». Elle décrit également comment cette journée thématique attire même des volontaires d'autres équipes et la joie et le sentiment de fierté collective ressenties pendant ce jour spécial : « Nous avons également une augmentation comique du nombre de volontaires provenant d'autres équipes ce jour-là (et ils s'habillent avec nous aussi, que ce soit de façon élégante ou plus décontractée) […] Je connais peu de sensations plus intenses que de rouler ensemble comme la bande de freak bikes la plus sexy, la plus étrange et la plus folle pour aller déjeuner à la cantine pendant le Lingerie Day » (entretien, 2021).
  35. Les tenues de certains sont parfois hilarantes, par exemple, je me souviens d'un membre de l'équipe de Bikes habituellement habillé en short et T-shirt qui portait ce jour-là, une sorte de combinaison, ouverte juste au niveau des fesses. C'était impossible de ne pas rigoler en le voyant passer.
  36. J’ai participé à la cérémonie en 2016 en recevant moi-même un patch et en 2017 en observant la scène. J’en garde le souvenir d’un moment solennel, amusant et décalé à la fois.
  37. Vidéo « The Great MOOP March »: https://www.youtube.com/watch?v=9SC5XpjCFF0.
  38. Les Rainbow Gatherings sont aux antipodes de Burning Man et de DPW. Ce sont des rassemblements hippies de plusieurs semaines, organisés en pleine nature, sans électricité, au son des guitares et d’instruments acoustiques. Les repas, les chants et la vie collective s’organisent autour d’un feu sacré. Apparus dans les années 1970, ces rassemblements se déroulent aujourd’hui partout dans le monde, à différents moments de l’année (cf. Ratia, 2023).