CHAPITRE 3 - UNE APPROPRIATION PARTAGÉE DE
L’ESPACE : CÉLÉBRATIONS COLLECTIVES DU DPW
AVANT LE DÉBUT DE BURNING MAN
Figure 3.1. Build, deuxième partie.
Cette période, toujours appelée Build par les membres du DPW, dure neuf jours (Figure 3.1). La playa, jusque-là investie principalement par le DPW, se partage désormais avec d’autres départements impliqués dans l’organisation de Burning Man : Census, Playa Info, Center Camp, etc. Plus courte que la première partie du Build (Chapitre 2), cette phase est néanmoins plus intense. Elle se compose de la finalisation des chantiers, selon la même routine quotidienne que celle exposée dans le chapitre précédent, ainsi que de la réalisation de trois dispositifs majeurs, plus ou moins ritualisés. Le premier, l’Early Man, consiste à exposer puis à brûler les œuvres réalisées par différents départements du DPW. À mi-parcours, le 4:20 Spire met en scène l’installation volontairement chaotique d’un lampadaire tordu et la casse d’une voiture, dans une ambiance festive et explosive de pitreries (jackasseries). Enfin, le Bologna Hole Blitz consiste à déplacer, dans une randonnée à vélo collective à la fois déjantée et festive, les vélos communautaires (Yellow Bikes) du Ranch jusqu’à la playa, le jour de l’ouverture officielle de Burning Man.
La mise en œuvre de ces trois dispositifs ritualisés (ré)affirme, sous différentes formes, l’identité sociale et la centralité du DPW dans la construction de Black Rock City, tout en défendant son territoire symbolique et en le distinguant des autres départements et des burners. Durant cette période de cohabitation nécessairement plurielle, l’identité sociale des membres du DPW n’est pas seulement préservée, mais revendiquée de manière ostentatoire. Une distinction entre un « ingroupe » (le DPW) et un « exogroupe » (les non-DPW) devient alors immédiatement saisissable et se maintient à travers des comportements renforçant l’ascendance de l’« ingroupe ». Comme l’expliquent Tajfel & Turner (1986) : « l'existence même d'un exogroupe suffit à provoquer une réponse compétitive ou discriminatoire de la part de l'ingroupe » (traduit de l’anglais, p. 13).
I. Early Man : brûler les œuvres des départements DPW
La célébration appelée « Early Man » en référence au brûlage du Man, symbole et apogée de la semaine de Burning Man, se tient environ une semaine avant l’ouverture officielle. Elle consiste à brûler des œuvres ou effigies réalisées par différents départements du DPW. Plusieurs milliers de personnes assistent à cette soirée (Figure 3.2). Une partie, nouvellement arrivées sur les lieux, restent ensuite sur place. Beaucoup d’autres, invitées par Burning Man ou directement par des membres du DPW et inscrites au préalable, n’ont la permission de s’y rendre que pour une nuit. Ces invités viennent principalement de Reno ou de la Bay Area de San Francisco. La fête se poursuit ensuite toute la nuit dans les deux bars déjà ouverts sur la playa, le Ghetto (DPW) et le Black Hole (Gate). Plusieurs groupes sont présents au cours de cette soirée : des DPW présents depuis deux à quatre semaines, des arrivants membres de divers départements burners qui s’apprêtent à s’y installer, et une majorité de participants venus uniquement pour l’occasion, qui doivent repartir le lendemain. Early Man est à la fois un dispositif exclusif, car limité à un nombre restreint de personnes, et pourtant suffisamment inclusif pour donner un sentiment d’envahissement, d’où l’expression récurrente parmi les membres du DPW : « on ouvre la ville à Early Man ».

Malgré son nom, « Early Man » n’est pas une reproduction en miniature et anticipée du dispositif rituel central du « Man ». C’était pourtant le cas à son origine en 1999, lorsque cet événement avait une fonction purement utilitaire. Comme l’explique TPR :
« En 99, c’était le premier Early Man. On avait juste besoin d’un point de référence pour savoir où se trouvait le centre de la ville. Et donc, ils ont fabriqué ce Man avec des [morceaux de bois de dimensions] 4x8 et du ruban réfléchissant doré. On avait ce petit Man au centre » (entretien, 2017). Puis ce petit Man a finalement été brûlé : « C'était environ une semaine avant que l’événement commence, et on a commencé à empiler tout le combustible qui allait être au centre de la base du Man cette année-là. Alors on s’est dit : “Qu’est-ce qu’on va faire avec ça ?” La réponse spontanée a été : “Le brûler ! Yeah !” » (entretien, 2017). John Curley, journaliste, précise que l'Early Man a vu le jour lorsque l'équipe de Survey n'a pas réussi à retrouver le spike qu'elle avait planté dans le sol pour marquer l'endroit où le Man serait construit. Ce serait donc la raison pour laquelle ils auraient décidé que fabriquer un petit Man serait un point de référence « plus grand et visible » (Curley, 2014, 17 août). Ce point de repère initial et cette célébration spontanée ont rapidement évolué vers un dispositif qui revêt une forme rituelle canonique (Rappaport, 1999), c’est-à-dire une forme stable dans le déroulé de la soirée116 : exposition des œuvres, brûlage, puis fête dans les deux bars existants : Ghetto et Black Hole. L’Early Man n’est donc pas une reproduction à petite échelle de la soirée du brûlage du Man (Man Burn). C’est une mise en abyme rituelle, dans le sens où, par rapport au dispositif de référence qu’est le brûlage du Man, il est rejoué sous une forme inversée et dans une ambiance totalement différente. Là où le Man est unique, monumental, anthropomorphe, asexué, et destiné à l’ensemble des 70 000 burners, l’Early Man rassemble plusieurs projets artistiques particularisés, réalisés sur un mode transgressif et présentés devant un public plus restreint, de plusieurs milliers de personnes seulement. Plus encore, l’ambiance générale, marquée par des blagues et pitreries (jackasseries) typiques du DPW, contraste radicalement avec l’extrême solennité du Man. Comme on le verra, le caractère parodique et sarcastique des projets de l’Early Man se pose en opposition à la neutralité quasi excessive du Man, historiquement institutionnalisée. En effet, le Man a toujours fait l’objet d’une régulation stricte et toute tentative de subversion a été sévèrement condamnée. Les deux tentatives de subversion les plus mémorables de l’histoire de Burning Man sont celles de John Law, Cacophonist, qui en 1996 réalisa la Smiley Man prank en infiltrant un smiley lumineux clignotant de manière aléatoire dans la tête du Man. Furieux, Larry Harvey exigea que cet élément soit immédiatement retiré. Puis, celle de Paul Addis, ancien membre de la Cacophony, qui en 2007, mit le feu au Man plus tôt que prévu. Jerry James, le premier menuisier du Man, présent cette année-là sur le chantier du Temple, raconte : « Paul Addis, homme tourmenté, avait mis le Man en feu plus tôt afin de protester contre la direction prise par les organisateurs de Burning Man. Selon lui, en tant que société à
but lucratif, ils avaient compromis les valeurs de Burning Man et l’événement était devenu en grande partie une gigantesque rave. Après son arrestation immédiate, les organisateurs de Burning Man firent tout pour démontrer que les dégâts causés par
Addis étaient d’une valeur suffisante pour qu’il soit inculpé d’un crime. Il a purgé treize mois de prison pour son acte. Malheureusement, il mit fin à ses jours peu de temps après » (Jerry James, dans Krukowski, 2014, p. 27, traduit de l’anglais).
Contrairement aux brûlages ultra-sécurisés de la semaine de Burning Man et malgré les milliers de personnes présentes, l’Early Man se caractérise par des protocoles de sécurité beaucoup plus allégés. L’absence complète de périmètre de sécurité (burn perimeter) permet une expérience plus intense, proche du feu et imprévisible. Forest en témoigne :
« C’est fun parce que c’est du vieux Burning Man à l’ancienne. Il n’y a pas de burn perimeter, donc c’est assez fou [rire]. Les feux d’artifice passent juste à côté de ta tête et c’est le bordel » (entretien, 2016). Ce caractère moins encadré permet une forme de dangerosité qui fait partie intégrante de l’expérience et l’identité DPW. TPR, membre vétéran, se souvient des débuts d’Early Man où la prise de risque était encore plus marquée : « Danny a conduit son camion sur le feu. Il a roulé plusieurs fois sur le feu. À un moment, il s’est retrouvé bloqué sur le feu et a projeté une traînée de braises et de charbons ardents. On a cru que le camion allait exploser. Il s’en est fallu de peu »
(entretien, 2017).
En 2016, lors de la réunion générale du matin, Dave X, manager du département pyrotechnie et sécurité feu, résumait cette ambiance en rappelant ironiquement les consignes de sécurité, comme à chaque festivité impliquant du feu. Il invitait chacun à se situer, selon son expression devenue signature, « dans cette zone agréable entre la mort, le démembrement et Disneyland ».
L’explosivité et la prise de risque restent néanmoins beaucoup plus contenues dans ce dispositif que dans ceux qui suivent, comme le 4:20 Spire (infra), le Thunderdome durant Burning Man (Chapitre 5) ou encore la Kickball Party pendant le Strike (Chapitre 6). En fait, Early Man apparaît comme le premier dispositif ritualisé de cette phase, ouvrant une dynamique d’explosivité croissante à l’approche de Burning Man.
L’exposition des œuvres des départements du DPW
Les effigies ou œuvres des départements du DPW sont disposées côte à côte, formant une ligne que l’on peut parcourir dans toute sa longueur. Cette exposition se situe non pas au niveau de l’emplacement central du Man, mais sur sa droite, vue depuis la ville. L’Early Man constitue une forme de vitrine pour chaque département du DPW qui y participe, dans le sens où c’est une occasion de présenter une de ses productions à l’ensemble des participants. Chaque œuvre permet de réaffirmer la spécificité identitaire du département concerné au sein du collectif DPW, tout en mettant en avant une créativité propre et en transmettant un message à un public plus large. Au fil des années, les projets sont devenus plus variés et plus élaborés, reflétant l’importance symbolique croissante accordée à cette célébration.
Certains projets sont particulièrement attendus, comme ceux du département Special
Projects, dont le savoir-faire technique est reconnu par l’ensemble du DPW. Ils ont ainsi réalisé un Man qui s’auto-aspergeait d’essence en 2016, un robot R2D2 en 2018 (Figure 3.3) ou encore un baby-foot enflammé en 2024. Comme l’explique Bar-fight, leur manager :
« L’une des choses que j’aime le plus quand je viens ici, c’est l’Early Man que nous faisons. Les Special Projects travaillent toujours très, très dur sur l’aspect artistique. […] Mais c’est vraiment amusant de voir les artistes du groupe, ou les personnes qui peuvent vraiment contribuer à créer des choses amusantes et géniales » (entretien, 2018)117. L’Early Man permet ainsi de mettre en avant la créativité artistique, sous-tendue par des compétences techniques, de certains départements habituellement cantonnés à une expression strictement fonctionnelle. D’autres projets jouent davantage sur l’humour. Par exemple, l’équipe du Commissary, en 2017, a construit une toute petite sculpture en allumettes avec les moyens du bord. La petitesse et la fragilité de l’œuvre, exposée à côté d’imposantes structures de menuiserie, créent un contraste comique. Néanmoins, cette œuvre a offert une place au Commissary et à sa capacité créative au-delà de sa fonction logistique centrée sur la gestion des repas, au sein d’un collectif de travailleurs manuels. Dans la continuité d’une affirmation identitaire, un membre du département d’informatique, IT (hors-DPW)118 m’a raconté que son équipe a fabriqué un énorme connecteur Ethernet recouvert de papier d’aluminium, mais personne ne savait ce que c’était 119.

La subversion et la culture des pranks, héritées de la Cacophony Society et diffusées au
DPW, trouvent dans l’Early Man un espace d’expression particulièrement permissif. L’Early Man agit en contrepoint de la régulation extrême qui entoure le grand brûlage du Man, voulu minimaliste dans sa forme et libre d’interprétation selon le souhait de Larry Harvey : « Je n’arrête pas de répéter que le Man ne représente rien. Il est, c’est tout » (entretien, 2015)120. À l’inverse, dans le cadre rituel de l’Early Man, il devient possible d’exposer un Man en slip, ou encore un Man qui s’auto-asperge d’essence. L’œuvre ou le projet devient ici un moyen d’expression indirecte, qui met en exergue tel ou tel aspect de l’identité du département DPW en question, ou qui rend hommage à l’un des siens. Par exemple, Forest, du département TSA chargé de la gestion des déchets, se souvient d’une année où il a construit, en signe de reconnaissance, une effigie représentant Lexington, le fondateur de son département, installé en haut d’un escalier : « J’ai pu faire un truc avec des effets de flammes que Dave X [en charge de la pyrotechnie] m’a aidé à réaliser, et c’était vraiment génial » (entretien, 2016).
Les projets d’Early Man peuvent aussi être porteurs de messages critiques et revendicatifs adressés à la hiérarchie de Burning Man, ou visant des destinataires plus diffus. Ils peuvent aussi constituer des blagues internes aux départements eux-mêmes. Ainsi, ils véhiculent parfois certaines hostilités, exprimées dans un moment où la transgression est permise par le biais de l’expression artistique et du cadre liminaire de la soirée. Cet aspect satirique, critique et en ce sens carnavalesque, permet de libérer certaines tensions relationnelles. En 2016, plusieurs œuvres exemplifient cette dimension satirique tout en laissant l’interprétation de l’œuvre libre. Par exemple, le département Special Projects a conçu un Man s’auto-enflammant en se versant un bidon d’essence dessus, le JOC (Joint Operation Center, aussi appelé BLM Compound) a produit un « Man en slip » (Figure 3.4) et First Camp a réalisé un projet sur lequel est inscrit « First Camp made me, First Camp destroyed me » (Figure 3.4), détournement d’une phrase de Léonard de Vinci121, exprimant à la fois le rôle positif et destructeur de ce département qui construit l’infrastructure du camp des fondateurs et hauts placés de Burning Man. Le projet montrait également un cône et un rebar, référence à une anecdote interne au département impliquant un grand manager.

En 2017, une effigie encore plus explicite et subversive caricaturait Larry Harvey (Figure 3.5), figure incarnant le « mythe fondateur » de Burning Man, avec son emblématique chapeau et cigarette, accompagnée de l’inscription « Pin the tail on the Patriarch » (« Accroche la queue du patriarche »)122 et d’un système de points selon la cible visée :
• Crown of wisdom (couronne de sagesse) (2 pt).
• Smell of success (odeur du succès) (1 pt).
• Flavor country (1 pt).
• The 11th principle (le 11e principe) (3 pt).
• Radical dick-tual (jeu de mots entre « dick » et « intellectual ») (3 pt).
• Ego stompers (piétineurs d'ego) (3 pt).

Source : « The Gangs All Here for Early Man ». (Curley, 2017, 20 août). Burning Man Journal.
L’Early Man est également un moment où, le cadre liminaire du dispositif permet à certains membres du DPW de régler leurs comptes avec d’autres. Cette pratique, aujourd’hui en déclin, consistait à se déguiser en un collègue afin de le parodier (Figure 3.6). Par exemple, une année, Joy*, qui a eu beaucoup de différends avec Jack* au cours du Build, s’est ainsi déguisée en Jack, arborant combinaison de travail, lunettes de soleil spécifiques et un instrument de musique, l’imitant à la perfection. Ce type de mise en scène permet de traiter, sur un mode humoristique, des différends plus ou moins sérieux, en renforçant l’esprit satirique et ludique de la soirée. Les tensions interpersonnelles ont ainsi une place pour être évacuées et résolues, le plus souvent, par une mise en scène plutôt grotesque et dérisoire de l’autre123. Cette pratique, bien qu’en déclin, s’observe aussi lors de l’iconique 4:20 Spire (infra), moment clé du calendrier du DPW.

Cohésion de groupe : contrôle social du nettoyage
Le lendemain matin de l’Early Man est un dimanche, habituellement un jour de repos.
Cependant, dès 9 h, le site du brûlage est nettoyé par des membres du DPW volontaires. Sous chaque œuvre, une couche de sable mélangée à des matériaux divers est posée en amont pour protéger la playa. Cette couche est ensuite retirée à la pelle ou à la machine avec les cendres et les résidus (peinture, métal) qui se sont dispersés autour des zones dédiées. Tout est minutieusement récolté en formant une ligne humaine de ramassage (line sweep) à l’image des pratiques de Playa Restoration (Chapitre 6). La participation au nettoyage n’est pas obligatoire mais elle est valorisée par un mécanisme implicite de contrôle social124. Par exemple, en 2016, ma venue à ce nettoyage a suscité un accueil chaleureux du manager de l’équipe dans laquelle j’étais intégrée : « You showed up for your people » (Tu as répondu présent pour les tiens). Dans ce contexte, le fait de participer à cette tâche qui peut paraître routinière et ingrate de prime abord, se révèle en fait bien plus, c’est une manière d'affirmer son appartenance au groupe et de respecter les attentes implicites du groupe : faire la fête, assumer de faire la fête et « ramasser derrière soi ». À l’inverse, ceux qui, après avoir fait la fête toute la nuit au bar du DPW Ghetto
ou au Black Hole, ne se lèvent pas pour participer au nettoyage, peuvent être perçus comme manquant de solidarité et d’engagement envers leur équipe. L’adage DPW « Work hard, Play hard » résume bien cette logique : faire la fête, tout en assumant et en se levant le matin, même si c’est avec l’aide de psychostimulants pour certains.
Ainsi, l’Early Man est une mise en abyme rituelle inversée du Man, une sorte de contrefête, en comité restreint de plusieurs milliers de personnes, qui permet une expression libre et subversive, au contraire de la soirée du brûlage du Man (Man Burn). Le dispositif permet plusieurs formes de régulation relationnelle et identitaire. Il renforce d’abord la cohésion de l’«ingroupe » — les DPW qui construisent les œuvres et qui sont déjà sur la playa — face à l’ « exogroupe » des milliers de spectateurs présents ce soir-là. Le dispositif agit, régule ou réaffirme les interactions inter-départements, les différences entre équipes survalorisées et sousvalorisées, les relations internes entre membres et les rapports de statut entre chefs et employés. L’expression la plus manifeste reste toutefois l’affirmation identitaire de chaque département, qui met en avant sa spécificité tout en transmettant, à travers son projet, un message parfois subversif.
L’Early Man clôt la première phase d’appropriation exclusive de la playa en présence de l’effectif complet du DPW et il inaugure la seconde phase. Celle-ci, nécessairement partagée, est celle que les burners connaissent sous le nom de la « Build Week » : la semaine dédiée à la construction des projets artistiques ou Theme Camps des burners125. En effet, dès le lendemain la gate s’ouvre aux titulaires de laissez-passer : les premiers artistes et burners en charge de projets divers. Cette étape modifie radicalement le rapport du DPW au lieu : on passe d’un territoire strictement « à nous » à un espace partagé, amorçant une transition vers une ville plus peuplée et diversifiée. Comme en témoigne TPR :
« Early Man était juste notre truc. C'était notre dernier truc. C’était très DPW. C’était la dernière fois que la ville était à nous […] Beaucoup disent que la ville n’est plus la nôtre […] C’est le symbole de la dernière nuit où la ville nous appartient encore. C’est ce que beaucoup ressentent. […] Nos projets sont presque tous terminés. La météo ne nous arrêtera plus, rien ne peut compromettre nos travaux, tout est sur le point de se réaliser! C’est le moment où nous passons symboliquement les clés aux autres départements. À ce stade, une foule d’étrangers est déjà là. Quand l’Early Man a lieu, il y a probablement 15 000 personnes ici. C’était la taille de Burning Man en 1999 » (entretien, 2017). Dans la perspective de Van Gennep puis de Victor Turner, l’Early Man constitue un seuil liminaire : il ferme un entre-soi communautaire DPW et ouvre simultanément un cycle pour les burners autorisés à rentrer une semaine plus tôt. Le tout est célébré dans un entre-deux où des milliers de personnes se rencontrent pour faire la fête sur la playa le temps d’une nuit.
II. 4:20 Spire : une fête volontairement chaotique autour du dernier
lampadaire à installer
Le 4:20 Spire, organisé le jeudi de la toute dernière semaine du Build à 16 h 20 (4:20 pm), à l’intersection des rues 4:20 et Esplanade, se déroule cinq jours après l’Early Man et deux
jours avant l’ouverture officielle de Burning Man. Il précède ainsi l’arrivée d’une nouvelle vague de milliers de burners dès le lendemain126. Le 4:20 Spire constitue l’apogée rituelle de cette phase en termes d’explosivité, d’intensité et de violence. En apparence improvisé et chaotique, il suit pourtant chaque année une séquence codifiée : un lampadaire (spire) planté de travers, une structure d’ombre montée de façon bancale par l’équipe de Shade, puis une voiture cabossée propulsée au sol et détruite à coups de marteau. Des graffitis recouvrent l’ensemble, avant que n’éclatent des batailles d’eau ou de peinture.
Si l’Early Man fonctionne comme un miroir rituel inversé du Man, le 4:20 constitue quant à lui une forme d’inversion du travail DPW lui-même. Après avoir passé des semaines à installer inlassablement des spires ou des structures d’ombre dans une rigueur fastidieuse et routinière, les mêmes personnes prennent un plaisir manifeste à tout démolir ou à construire de travers.
Ce dispositif pousse à l’extrême la logique de mesure/démesure propre au DPW : une rigueur et un effort minutieux investis dans le travail, suivis d’une levée des inhibitions dans la fête (Muguet, 2015). Les compétences techniques mobilisées habituellement pour la construction sont réinvesties avec la même habileté pour construire « mal », soulignant en contraste leur parfaite maîtrise. Il y a une continuité dans les compétences, l’énergie et l’attention collectives qui demeurent constantes, mobilisées tantôt pour construire tantôt pour détruire. L’ensemble de la structure du 4:20 est suffisamment bien construit et solide pour rester en place tout au long de la semaine de Burning Man et n'est démonté qu'au cours du Strike.
Contrairement à toutes les autres installations artistiques, le 4:20 Spire n'est pas référencé dans le catalogue officiel des œuvres d'art de Burning Man : « Ce n'est pas de l'art, mais c'est de l'art qui n'en est pas. Nous n'avons jamais enregistré cette œuvre, et ça a un peu agacé l'Artery quelquefois » (Coyote, entretien 2016). Cela en fait une installation rebelle, inclassable pour le département Artery, en charge du référencement des œuvres d’art. En cela, elle reste représentative de l’esprit historiquement non conformiste du DPW, du moins ce qu’il en reste. De plus, l’absence d’éclairage autour de cette structure la nuit provoque parfois des accidents, renforçant son caractère transgressif et marginal par rapport aux autres œuvres plus sécurisées sur la playa.
Le 4:20 constitue ainsi l’exutoire de cette longue période de construction Build. Ce dispositif montre de manière exemplaire le mode opératoire du DPW : mesure rigoureuse et démesure explosive, construction puis destruction. Il s’impose comme l’un des rituels majeurs du collectif. À l’image du Golden Spike et de l’Early Man, il est autoréférentiel (Rappaport, 1999) et sa validité repose uniquement sur son effectuation.
La genèse du 4:20 Spire
Le 4:20 Spire est né en 1999, et il est rapidement devenu un élément incontournable de la culture du DPW. L’idée est initialement liée à la conception architecturale de Black Rock City signée par Rod Garrett, en forme d’horloge. Comme le rappelle Coyote : « La première fois que la ville a été organisée comme une horloge, c'était l'année où le thème était Wheel of
Time » (entretien, 2016). L’idée de ce spire spécifique a été suggérée par Jason Norelli, membre du DPW, qui proposa à Coyote de le placer précisément à 4:20, en référence au code associé à la consommation de marijuana127. Coyote raconte :
« Mon pote m'a dit : “Tu dois faire le survey à 4:20.” J'ai répondu : “D'accord.”. Ensuite, j'ai pensé qu'on pourrait créer une allée entière traversant la ville et l’appeler 4:20 Alley, et ce serait l'allée où tout le monde fume de l'herbe. Ça ne s'est jamais fait, cependant [rires] » (entretien, 2016). Cette initiative se plaçait d’emblée dans un entre-deux caractéristique des pratiques du DPW, oscillant entre le légal et la transgression morale et sociale. Le premier 4:20 Spire n’était rien de plus qu’un spire (un lampadaire) tordu, peint en rose par Jason Norelli. Coyote se souvient : « Jason, le gars qui m’a amené à Burning Man pour la première fois, a peint le spire en rose et a inscrit 4:20 dessus. C’était juste lui et moi au début » (entretien, 2016). TPR, qui participa lui aussi aux débuts, ajoute : « Le 4:20 Spire n’avait même pas de briquet la première année. C’est l’année suivante [en 2000] que j’ai eu l’idée d’attacher un briquet, pensant que ce serait pratique pour allumer un joint » (entretien, 2017). Peu à peu, ces petits ajouts ont contribué à donner de la consistance à la blague initiale, qui s’est progressivement transformée en un dispositif ritualisé très prisé. En 2005, au cours du Survey, l’Octogone servant de camp de base fut placé à l’intersection de 4:20 et Esplanade : « En 2005, nous avons décidé de mettre l’Octogone autour du 4:20 Spire, car l’équipe du Survey était composée en grande partie de membres de l'équipe Spires. C'était une manière de faire de cet espace “notre espace” » (TPR, entretien, 2017). Avec le temps, le groupe DPW tout entier s’est approprié ce dispositif, comme en témoigne Blackthorn, manager des Spires, qui a annoncé avec humour dans une réunion matinale en 2016: « Ce jeudi, l’équipe Spires va installer sa dernière spire à (4:20 & Esplanade). Au fil des ans, cette fête m’est devenue totalement incontrôlable (out of my control) » (notes de terrain, 2016). L’évolution de ce dispositif d’une simple blague élaborée à une fête explosive est clairement décrite dans le témoignage d’Fieryirie, du département Shade : « Avant, tout le monde allait au 4:20 Spire. Les Spires installaient le spire. L’équipe Shade installait la structure d’ombre. Les gens restaient là, à boire des bières et à regarder, puis c’était terminé. C’était amusant mais simple. Je suis revenue en 2015 [...] et c’était un putain de cirque (fucking mad house) ! Les gens étaient partout, ils jetaient de la peinture et martelaient des trucs sur la structure ! C’était complètement fou. Je ne pouvais pas croire à quel point c’était dingue. J’ai pensé, “c’est un événement totalement différent !”. C’était complètement fou, mais totalement fantastique » (entretien, 2018). Malgré l’évolution de la teneur explosive du dispositif, le déroulé demeure toutefois quasi calqué sur sa forme initiale, d’abord le Spire puis la Shade structure, dont le détail est présenté ci-dessous.
Le déroulé de 4:20 Spire
L’arrivée sur le site du 4:20 se fait sans transition pour les équipes qui travaillent, sans préparation ni pause particulière128. Chaque équipe est affairée à sa tâche, puis quelqu'un dit : « Ça y est, c'est le moment d’aller à 4:20 », et les véhicules se positionnent en cercle autour du site dédié. Le 4:20 dure environ deux heures et suit un déroulé précis. Trois départements principaux sont mobilisés : Spires pour la mise en place du spire, Shade pour la structure d’ombre, Auto-Shop et HEaT pour le jeté de véhicule (vehicle toss). La participation des autres départements reste néanmoins essentielle, à commencer par le Ghetto, dont les membres sont équipés de bombes de peinture, prêts à graffer. Il suit l’ordre ci-après : 1. Spire (lampadaire) : installation tordue et décoration du spire. 2. Shade structure (structure d’ombrage) : construction bancale de la structure (Figure
3. Octogone : installation de la structure octogonale menée quasi simultanément à celle de la structure d’ombre129. 4. Participation générale : graffitis réalisés par le département Ghetto sur le spire et l’Octogone, ajout d’objets divers apportés par différents départements, « bêtises »
collectives (shenanigans) et consommation de bière (Figure 3.9). 5. Vehicle toss (jeté et casse de la voiture) : Ce moment est l’apogée de la fête. La voiture est propulsée au sol depuis une machine sous les exclamations de tout le monde. Puis casse du véhicule à terre par certains membres et poursuite des « bêtises » collectives
(Figure 3.11). 6. Sledge hammer contest (Concours de lancer de marteaux) (Figure 3.13).
Dans cette performance, le tout dernier lampadaire (spire) en bois est délibérément installé de manière tordue par l’équipe Spires. Cette équipe effectue en temps normal un travail extrêmement précis et répétitif sous un soleil perçant, jusqu’à 40°C et une poussière de sable agressive (dust). Le but est d'installer des lampadaires de manière stable en les fixant avec des vis sur des barres de fer plantées dans le sol. Pour ce faire, deux personnes martèlent les barres d'acier (rebars) au sol et deux autres fixent les bas des spires sur celles-ci à l’aide de vis. Une personne, généralement le manager, s'assure, à l'aide de jumelles, que tous les spires sont correctement alignés sur le même axe. L'assistant manager supervise l'alignement en indiquant aux gens de décaler le spire dans telle ou telle direction. Les lampadaires sont espacés d’une quinzaine de mètres les uns des autres, de sorte que passer devant le premier lampadaire permet de voir l’alignement parfait des dizaines d’autres. Par cet alignement parfait, se dessinent les axes reliant la partie habitable au Man : un premier axe du Man vers le Center Camp, et deux
autres du Man vers 2:00 et 10:00. Durant la semaine de Burning Man, des lanternes à kérosène seront posées chaque soir rituellement sur les spires par des Lamplighters (un groupe totalement distinct du DPW) créant ainsi des axes illuminés130.
À l’opposé de cette rigueur habituelle, ce dernier lampadaire est en quelque sorte un spire rituellement inversé. Il est installé de manière bancale mais néanmoins stable131. Il est surmonté d'un cône peint en doré ainsi que d’un panneau signalétique « 4:20 ». Ces trois éléments (spire, cône, panneau) sont une constante dans les trois éditions (2016, 2017, 2018) que j'ai pu observer. Par ailleurs, les cônes de chantier sont très présents dans l’univers du DPW tout comme celui de Gate (Chapitre 2)132. Ils sont souvent détournés de leur fonction utilitaire avec de la peinture dorée ou font même l’objet d’un déguisement (Figure 3.7).

Outre ces éléments constants, la décoration du spire change chaque année, révélatrice de la créativité spécifique à chaque édition. De nombreux objets, différents d'une année à l'autre,
sont accrochés au spire. Par exemple, en 2016, une sorte de masque y était suspendu, en 2017, c’était un pantalon sur lequel certains s’agrippaient, en 2018, un petit cône y a été rajouté. Tous ces éléments superposés produisent un effet d’étrangeté artistique, de « n’importe quoi ».
De façon similaire, les formes et configurations bancales des installations de la structure d’ombre ont varié d’une année à l’autre, reflétant la part de créativité et de spontanéité de l’équipe de Shade, l’une des plus grandes équipes du DPW. La structure est ensuite décorée par divers éléments apportés par d’autres départements. Si son apparence peut sembler chaotique, l’équipe de Shade en maîtrise parfaitement la construction. La structure tiendra bon tout au long de la semaine de Burning Man à venir et affrontera les dust storms annuels et autres intempéries. La coordination de l’équipe est remarquable, qu’il s’agisse d’installer rapidement les poteaux porteurs ou de manier marteaux et perceuses-visseuses en équilibre sur les échelles. Cette maîtrise tient à l’expérience accumulée au cours de la saison. En effet, l’équipe a construit plusieurs dizaines de ces structures au cours des semaines précédentes à longueur de journée. Fieryirie, manager de Shade explique les détails de ce travail :
« La tâche elle-même est monotone. Nous construisons la même chose dans différentes tailles. C'est une structure de 12x12, ou de 12x24, ou de 24x24, ou de 24x36, mais c'est toujours la même chose encore et encore. C'est modulaire. Nous posons chaque mur au sol et les construisons là. Ensuite, nous érigeons chaque mur un par un en commençant par le milieu et en allant vers l'extérieur. Une fois que les murs sont en place, l'étape suivante consiste à fixer la toile d'ombrage pour qu’elle soit parfaitement tendue »
(entretien, 2018)133.
Alors que la tâche est monotone, c'est l'énergie collective et les plaisanteries partagées qui transforment ce travail en une expérience agréable et motivante : « C'est un processus très simple, et sans le plaisir que l'équipe amène, ce n'est pas un travail particulièrement intéressant une fois que vous êtes formé » (Fieryirie, entretien, 2018).

Il n’est pas anodin que les deux équipes (Spires et Shade) chargées de tâches très répétitives lors du Build, de surcroît effectuées sans ombre sous un soleil accablant, se trouvent au cœur de ce dispositif de travail « inversé » (Figure 3.8). Ceux qui d’ordinaire, œuvrent de manière isolée sont ici au cœur de l’attention collective. Leur participation exprime une transgression sans doute exutoire : l’occasion de construire « mal » et de plus sous le regard amusé et admiratif des autres. Comme le raconte Fieryirie :
« Je me souviens de la première fois où je suis allée au 4:20 Spire, j’étais fascinée par l’équipe Shade. C’était et c’est toujours de la performance artistique ! C’était… c’était eux qui sortaient là, devant tout le monde, pour construire de l’ombre » (entretien, 2018). L’Octogone constitue le troisième et dernier élément récurrent du dispositif. Il est composé de panneaux orange disposés en forme octogonale. Initialement utilisé pour un besoin fonctionnel, il a d’abord servi de camp de base et de repère initial de travail à l’équipe Survey (Chapitre 2). Il est réutilisé ici dans un cadre festif et transgressif (Figure 3.9). Dès son installation, certains membres du DPW, en particulier ceux du Ghetto, viennent immédiatement le recouvrir de graffitis, tout comme la structure d’ombre. Le graffiti est par ailleurs l’une des pratiques signatures du Ghetto.

Entre l’Octogone et le vehicle toss, il y a un petit moment d’intervalle, marqué par une atmosphère de bêtises (shenanigans) où l’humour et la subversion dominent (Figure 3.10). Certains se poursuivent en se jetant de la peinture, d’autres improvisent des petits jeux absurdes. Le 4:20 prend alors des allures de fête déjantée et décontractée à la fois. Les participants, répartis autour du spire ou perchés sur le toit de leurs véhicules, observent le spectacle d’une accumulation d’éléments et d’interactions hétéroclites, tout en discutant et en buvant des bières. Les membres de l’équipe Bikes s’amusent à proposer l’une des pratiques signatures de leur identité collective : ils noircissent une dent au stylo noir indélébile Sharpie, donnant de loin l’illusion qu’elle est manquante. Ce geste exprime l’esthétique d’autodérision propre au DPW loin de l’embellissement et des paillettes des burners. Des moments surprenants se produisent parfois, comme en 2016 lorsqu’un membre du DPW, violoniste, s’est mis à jouer de son instrument au milieu de la fête. C’est aussi le moment où certains membres font leur show en parodiant un autre membre du DPW, en se déguisant à son image dans une visée de règlement de comptes. Cette pratique, identique à celle effectuée lors de l’Early Man, est toutefois de plus en plus rare (supra).

L'un des moments les plus attendus du 4:20 Spire est sans aucun doute le vehicle toss, orchestré par le département Auto-Shop et HEaT (Figure 3.11). Un véhicule (une voiture, un van ou un SUV) est soulevé par un imposant chariot élévateur (heister), puis projeté au sol avec fracas. Le véhicule est maintenu à une hauteur impressionnante pendant quelques minutes, augmentant l'excitation, l'adrénaline et l'attente avant l'inévitable chute. Ziggie, membre de l'Auto-Shop, décrit cette performance : « La première fois que nous avons jeté une voiture, c'était incroyable de la voir voler dans les airs puis s'écraser contre la structure » (entretien, 2018). Il poursuit en expliquant que lors de la première année où ils ont jeté une voiture, il était difficile d’évacuer tout le monde de la zone du crash. Cependant, l'année suivante, dès que le heister a été mis en marche, chacun s'est instinctivement écarté, sans qu'il ne soit nécessaire de donner des instructions explicites.

De la même manière que les équipes Spires et Shade sont valorisées par leurs rôles dans le déroulé du dispositif en permettant la reconnaissance de la pénibilité et complexité de leur travail, Auto Shop et HEaT sont également mis en avant à travers ce rôle central et explosif du vehicle toss. Auto Shop est un département essentiel du DPW puisque presque tous les autres dépendent de véhicules et de leur entretien pour mener à bien leurs opérations. Il est parfois invisibilisé car il est à la marge de tous les autres et leurs opérations s’étendent sur une période beaucoup plus longue avec une installation pré et post saison au Ranch.
En 2017, l’équipe de HEaT, également à la marge du groupe central DPW, a creusé des fossés tout autour avec une machine spécifique, ce qui a ajouté un élément au spectaculaire au dispositif. Ce spectacle captivant se déroule sous les acclamations enthousiastes « yeah ! » des membres du DPW, alors que quelques rares spectateurs burners regardent décontenancés la scène.
Le vehicle toss incarne parfaitement l’esthétique industrielle du DPW. Sa scénarisation exemplifie l’esprit subversif, l’humour ironique et surtout la créativité infatigable du DPW. En 2016, par exemple, le mot scrappy était graffé sur le véhicule. Ce terme décrit quelque chose ou quelqu'un qui est déterminé, tenace, et prêt à se battre bien qu’il soit usé ou mal en point, ce qui apporte un côté dérisoire et amusant à ce vehicle toss. En 2017, un SUV était décoré de graffiti et d'inscriptions graffées telles que « Check yer Fluids » et « For Sale $0.00 ». « Check yer Fluids » fait référence au sens strict à la vérification de base des fluides d'un véhicule (huile moteur, liquide de frein, liquide de refroidissement, etc.) et également à un sens figuré soumis à diverses interprétations.
Une fois le véhicule au sol, les membres du DPW frappent la carrosserie avec des marteaux ou des barres de fer pour la démanteler et la casser (Figure 3.12). Bien que cette activité soit particulièrement dangereuse et violente, une vigilance collective, une situation awareness restent toujours présentes pour éviter les gros accidents. Par exemple, en 2016, j’ai pu voir une jeune femme, issue d’une équipe de travail généralement considérée comme plutôt tranquille, prendre une barre de métal pour défoncer une voiture. Le danger était évident, car la barre rebondissait parfois de manière imprévisible. Malgré cela, les personnes à proximité, y compris celles présentes sur le toit du véhicule, ont veillé à leur sécurité comme à la sienne, cherchant à minimiser les risques tout en participant activement à la destruction. La jeune femme semblait véritablement s’amuser et se défouler, peut-être dans l’intention, consciente ou non, de renverser l’image sociale plus sage que son poste lui assignait134.
Cependant, en 2018, à l’identique d’autres pratiques, le vehicle toss a été interdit par la hiérarchie de Burning Man, en raison de préoccupations croissantes concernant la sécurité et la législation, ce qui explique que mes photos de 2018 ne le montrent pas.

Après la scène du 4:20, beaucoup de participants quittent les lieux, mais certains restent pour participer au Sledge Hammer Contest, un concours de lancer de marteaux (Figure 3.13). Certains membres s’y sont même préparés en amont, s’exerçant dans leurs temps morts pour affiner leur technique. Le jeu consiste à lancer un grand marteau le plus loin possible. Ce moment vient en clôture du dispositif ritualisé 4:20 et opère une transition vers « la normale » avec un défi ludique. L’ambiance est celle d’une compétition conviviale, portée par l’excitation collective des membres alcoolisés. Les spectateurs encouragent chaque tentative individuelle, majoritairement des hommes. Cette dimension de démonstration de force, à partir d’objets détournés de leur fonction utilitaire, se retrouve dans de nombreux jeux traditionnels. Je pense notamment au lancer de hache pratiqué par les Vikings, une pratique qui est encore très courante dans les bars en Islande : « Quand ils revenaient d’expédition, les Vikings faisaient la fête. Ils buvaient de l’hydromel, un alcool au miel, écoutaient de la poésie et jouaient à se lancer des défis » avec des jeux tels que « se battre à coups de sac de foin sur une poutre » ou encore des « lancers de hache ou de poisson » (Séroul & Guiller, 2023, p. 24).
Le marteau tout comme le cône (supra) sont des objets de travail emblématiques qui sont régulièrement détournés par la Gate ou le DPW dans des cadres liminaires : ritualisés ou de jeux. Le marteau est ici réutilisé comme un instrument de jeu. Ces outils, réinvestis différemment expriment à la fois un ethos de travailleurs, mais deviennent aussi des supports d’affirmations identitaires ou d’autodérision et de parodie possibles.

Le 4:20 Spire comme un espace de « violence maîtrisée »
Pour les membres du DPW, le 4:20 Spire est un exutoire collectif, un espace de créativité mais aussi le moyen de libérer des tensions accumulées au cours de la période de construction par une expression destructrice. C’est aussi une séquence particulièrement fédératrice : « C’est un moment où l’unité du groupe se manifeste pleinement » (Ziggie, entretien, 2018). Fieryirie témoigne également de cette dimension collective et fédératrice : « Ce que j’aime dans le 4:20 Spire, c’est que tout le monde s’y met pour faire de cet espace un lieu de chaos créatif. C’est devenu un événement où tous les départements se rencontrent et partagent un moment de folie» (entretien, 2018). Le 4:20 est aussi une source d’amusement comme en témoigne Howler, qui préfère généralement rester en retrait des moments de sociabilité : « Je ne suis pas une personne très sociale, mais le 4:20 Spire me fait tellement rire ! Ces humains ridicules, c’est bon de les voir se défouler ainsi » (entretien, 2021). Red Beard, un membre de l’équipe de plomberie, partage également son enthousiasme pour les amusements du moment : « Nous apportons le canon à eau au 4:20 Spire, ainsi qu’à d'autres événements. C’est tellement amusant ! » (entretien, 2018).
Ces propos montrent une forme de satisfaction liée à la transgression, voire à une forme de régression infantile : taper et casser des objets, s’arroser avec un gigantesque canon à eau, graffer librement ce que l’on veut, ou encore faire des blagues à autrui sans consentement préalable. Pour les membres du DPW, le 4:20 constitue ainsi un moment de désinhibition sociale, grâce à un contexte ritualisé et liminaire qui l’autorise. Au cours du 4:20 Spire, chaque membre du DPW contribue à l’énergie collective, soit individuellement, en allant casser la voiture ou en accrochant un objet particulier à la structure, soit à travers une action d’équipe comme l’installation du spire. Les rôles d’acteurs et de spectateurs se recoupent dans une dynamique fluide : certains participent activement à la construction de la structure ou à la casse de la voiture, d’autres observent et encouragent. Le tout reste encadré par une attention mutuelle qui garantit une sécurité minimale et permet d’éviter les accidents graves.
Si le 4:20 Spire semble de prime abord se résumer à un déchaînement de violence brute, il exprime une réalité rituelle beaucoup plus complexe : une violence bien réelle mais non imposée et fédératrice du groupe. Certaines de ces dynamiques peuvent être expliquées par les analyses de l’anthropologue Corentin Charbonnier et son observation d’une « violence maîtrisée », accompagnée de « limites » sur son terrain de prédilection, le Hellfest. Dans son article « Le Hellfest, un espace de violences ritualisées », il s’appuie d’abord sur la définition de la violence donnée par l’Organisation mondiale de la santé, avant de s’en distinguer :
« La violence est l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menaces à l’encontre des autres ou de soi-même, contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, des dommages psychologiques, des problèmes de développement ou un décès » (Organisation mondiale de la santé [OMS], cité dans Charbonnier, 2018, §2). Pour lui, la violence s’incarne dans la gestuelle de pratiques dansées metal individuelles et collectives à des moments précis. Il explique que « la violence dans les danses metal est une violence particulière, circonscrite dans le temps et l’espace. Expression d’émotions, elle est acceptée, choisie et renforce l’identité metal tout en favorisant l’intégration dans la communauté » (Charbonnier, 2018, §22). L’expression de la violence gestuelle au cours de ces danses constitue avant tout « une sorte de parenthèse dans le temps pendant laquelle se manifeste une manière originale d’être ensemble, entre soi et d’éprouver collectivement des émotions » (Charbonnier, 2018, §19). Ces danses metal sont néanmoins régies par des codifications et « la communauté pose des “limites”. Elles sont l’occasion pour le metal head d’exprimer une violence maîtrisée » (Charbonnier, 2018, §16). L’expression de la violence gestuelle dans le DPW et notamment au cours de ce dispositif du 4:20 Spire, présente des similitudes : elle n’est pas intentionnelle au sens de la définition de l’OMS, mais « circonscrite dans le temps et l’espace », elle renforce une identité communautaire et repose sur une vigilance collective. Le 4:20 Spire, tout comme les danses metal observées par Charbonnier, utilise la violence certes pour détruire et ressentir corporellement une montée d’adrénaline, mais aussi pour renforcer l’identité collective et partageant une expérience émotionnellement intense, transformant ce qui pourrait être perçu comme un acte purement destructeur et brut en une expérience collective fédératrice. Dans ce cadre, les bousculades, petites bagarres et pitreries (shenanigans), bien qu’ils impliquent un certain degré de violence, ne sont pas initiés par une volonté de nuire à autrui. Ils sont plutôt vécus comme des jeux collectifs, des moments de catharsis où l’énergie pulsionnelle destructrice est canalisée au sein du dispositif ritualisé. La destruction finale du véhicule est une expression collective de force, de puissance et d’énergie qui, malgré des accidents possibles, manifeste « une manière originale d’être ensemble » (ibid.). Enfin, malgré l’intensité de ces actes, une forme de vigilance collective, une situation awareness, héritage Cacophonist, est toujours présente à minima parmi les participants pour éviter les accidents vraiment graves. Les membres du DPW, au milieu de cet ensemble à première vue chaotique, se protègent les uns les autres, minimisant ainsi le risque de blessures. Les interactions interpersonnelles certes transgressives et agressives sont exprimées dans le registre du jeu. Elles peuvent prendre la forme de mauvaises blagues, comme asperger quelqu’un de la tête aux pieds avec un pot de peinture acrylique liquide. Si le 4:20 Spire n’a pas provoqué jusqu’alors d’accidents graves, grâce à cette forme minimale de vigilance collective, on sent qu’il pourrait quand même basculer dans cette zone d’ombre à certains moments. Les dangers potentiels sont inhérents à la situation, parce que les protocoles habituels de sécurité ne sont pas ici respectés. Ce risque était bien plus présent dans les premières années du DPW, autour de 2000. Cynthia, une membre vétéran, raconte qu’une de ses amies a été attachée à l’intérieur de la structure avec des zip-ties par d’autres membres du DPW pour lui faire une mauvaise blague : « une amie à moi s'est évanouie à cause des vapeurs de peinture alors qu'elle était attachée avec des zip-ties à l'intérieur de l'Octogone. Ils ont laissé tomber une voiture sur la structure sans vérifier si quelqu'un était encore à l'intérieur» (entretien, 2018*). Nelson se souvient en 2008 de la dangerosité des situations accompagnée d’une forme d’excitation collective : « Ma première année était en 2008 [..] ils ont laissé tomber une limousine Cadillac enflammée depuis une grue sur une caravane FEMA [Federal Emergency Management Agency] remplie de gaz blanc. Je me suis dit que c'était incroyable et que je voulais continuer à faire ça » (Nelson, post Facebook public*). La situation peut aussi devenir dangereuse non pas en raison des éléments eux-mêmes mais surtout en raison de la présence d’intrus non avisés, lorsque la participation dépasse le cercle restreint des membres du DPW. Cynthia témoigne de cette dimension en 2014 : « Cette année-là, en 2014, le 4:20 Spire avait été déplacé du jeudi au vendredi, un jour après l'ouverture du site aux participants possédant des laissez-passer early arrivals, les burners » (entretien, 2016*). De nombreux burners, généralement appelés « participants » par les DPW, se sont joints au 4:20. Ils n’étaient pas conscients des dangers inhérents à ce dispositif et étaient dépourvus de situation awareness : « Ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait autour d’eux, et cela a rendu la situation vraiment dangereuse » (entretien, 2016*). Cette zone de prise de risque, à la limite du danger réel, bien que de plus en plus encadrée par les impératifs sécuritaires croissants de Burning Man Org, reste une réalité tangible. L’attrait pour cette expérience à risque n’est pas nécessairement conscientisé. Au 4:20 Spire, cette dimension se manifeste dans la manière dont les participants s’engagent dans des actions vécues le plus souvent comme un jeu collectif plutôt que comme une recherche consciente du danger. Les pratiques comme la casse du véhicule et les pitreries (jackasseries, shenanigans) en sont des expressions : les participants savent qu’il existe un risque, mais celui-ci n’est pas visé pour lui-même. C’est plutôt l’excitation, l’adrénaline liée à la prise de risque qui est recherchée. Cette adrénaline est ensuite réinjectée, de manière constructive, dans la définition de l’identité collective. La recherche de ces « limites » rejoint ce que David Le Breton nomme l’« imaginaire d’une relation à la mort » (Le Breton, 2000, p. 14) : une manière de jouer avec sa propre vie pour, paradoxalement, s’en sentir plus maître. Cette logique ne se joue pas seulement à l’échelle individuelle. En effet, la participation d’équipes habituellement invisibilisées ou travaillant de manière isolée, révèle comment des actes démonstratifs et destructifs peuvent devenir un vecteur de reconnaissance communautaire. Par le biais d’un dispositif ritualisé collectif « à risque », l’expérience permet une confrontation de soi à soi, mais aussi de son petit groupe (département), au grand groupe (le DPW). L’enterrement loupé du 4:20 L’évolution de Burning Man vers des normes de sécurité de plus en plus strictes, et la crainte potentielle des retombées néfastes qu’un accident pourrait provoquer, ont conduit à l’interdiction de plusieurs pratiques au sein du DPW135. Cette régulation institutionnelle se heurte cependant à l’ethos punk et revendicatif du DPW, véritable incorporat identitaire du groupe. Les membres continuent ainsi à explorer les marges et les failles de ces interdictions en réinventant de nouvelles pratiques, preuves de la persistance de leur culture. En 2018, malgré l’interdiction du jeté de voiture (vehicle toss), le 4:20 se déroula habituellement, avec cependant peut-être plus d’intensité dans les shenanigans. En 2024, la hiérarchie du DPW, le Council décida d’interdire totalement le 4:20 Spire, probablement sous l’influence de Burning Man Org de plus en plus soucieux de maîtriser son image, d’évacuer sa dimension punk et d’éviter tout accident grave. D’après des amis DPW français, David Jeanne et Fi, cette interdiction suscita deux grandes réactions contrastées. L’équipe des Spires organisa de manière créative un enterrement symbolique près de l’aéroport, loin de l’emplacement d’origine, avec un cercueil porté en procession, de la musique instrumentale et des derniers mots adressés au spire disparu. Cette mise en scène funéraire visait sans doute à contenir l’énergie collective dans un dispositif ritualisé et contrôlé. Mais un membre refusa de jouer le jeu, éclata une bombe de peinture au sol et déclencha une rébellion. Dans la foulée, une initiative rebelle (renegade) commença : le spire fut transporté dans un véhicule jusqu’à son emplacement originel (4:20 & Esplanade). Il fut érigé dans une version minimale, sans structure d’ombre ni Octogone, mais accessoirisé d’objets divers et surmonté d’un drapeau palestinien (Figure 3.14). Autour de cette structure, les habituelles pitreries (shenanigans) prirent place, dans une intensité décrite par mes informateurs comme « explosive». L’échec de l’enterrement fut frappant : là où la mise en scène funéraire cherchait à contenir l’énergie pulsionnelle du collectif dans un dispositif ritualisé et fermé, le renegade affirma une logique complètement inverse de réinvention créative et de débordement collectif créatif. Enfin, j’ai appris que des inscriptions en mémoire du « 4:20 Spire » ont été apposées dans le Temple de Burning Man. C’est peut-être là une ultime tentative de déplacer cette pratique contestataire et résistante vers l’espace de deuil officiel et collectif de Burning Man, qu’est le Temple (Chapitre 4).

La quantité de MOOP générée par le 4:20 Spire a parfois été invoquée au fil des années comme une raison pour son interdiction potentielle, tout comme la Kickball Party. Cela constitue en réalité un prétexte, car le nettoyage est toujours effectué a posteriori de manière radicale et perfectionniste. The Hun, blogueuse et membre du DPW, explique cette dynamique à propos d’une performance : le Trebuchet, dans un article publié sur le Burning Man Journal en 2015 :
« C’est exact, Ladies and germs! Ce que vous voyez, c’est un camion rempli de membres du DPW, exprimant pleinement le véritable esprit du Leaving No Trace à Burning Man : d’abord foutre le bordel, ENSUITE nettoyer. Vous serez peut-être surpris de l’apprendre, mais au DPW nous adorons absolument les gros bordels bruyants. […] L’éducation est une excellente excuse pour foutre le bordel, et un piano en flammes produit un bordel parfait. Il n’a fallu que sept minutes à l’équipe pour nettoyer ça et restaurer la playa comme si rien ne s’était passé. Vous pensez pouvoir battre ce record? Bonne chance » (The Hun, 2015, 29 septembre, traduit de l’anglais). Le Trebuchet consistait à catapulter un vieux piano sur la playa136. La vidéo montre une équipe en charge de la récolte de MOOP qui arrive en urgence sur le lieu de l’écrasement du piano, seaux à la main, de manière théâtralisée137. L’esprit de destruction ludique et cathartique décrit par The Hun, exemplifie parfaitement la dynamique psycho-sociale inhérente au DPW : création, destruction, effacement de l’expérience, tout en démontrant sa capacité à assumer, prendre ses responsabilités et nettoyer les dégâts ou les micros-déchets provoqués par leurs propres expériences.
III. Introdus, un écho de l’ancienne Opening Night ?
Le samedi, quelques heures avant l'ouverture officielle des portes de Burning Man à minuit, l'équipe des Special Projects installe l’œuvre-panneau d’entrée de Burning Man, peu après l’intersection entre la route goudronnée et la playa. Ce panneau est réalisé chaque année par un artiste différent, en accord avec le thème annuel de l'événement. J'ai eu la chance de pouvoir travailler ce jour-là avec les Special Projects durant la période 2016-2018. Cette tâche avant tout technique représente un certain honneur pour les membres de cette équipe, toujours assignée à des tâches « spéciales » et non répétitives.

Pendant que d'autres membres des Special Projects finalisaient l'installation du panneau, nous nous sommes amusés à demander des bières fraîches ou d'autres boissons aux burners arrivants, qui à ce stade disposaient de passes d'entrée anticipée (early arrivals). Ce jour-là, nous n’avons absolument rien reçu. Les burners entrants nous regardaient, interloqués, gardant leurs fenêtres de voiture bien closes pour empêcher la poussière de s'y infiltrer et conserver leur air climatisé bien frais. L’expérience fut globalement assez gênante et très frustrante. Cette pratique a été nommée Introdus par un de mes collègues. C’est un terme construit en opposition à Collexodus, qui désigne le moment où juste après Burning Man, les membres du DPW collectent toutes les donations des burners (Chapitre 6). Toutefois, l’Introdus est ici confrontationnel et imposé alors que le Collexodus se situe dans l’attente de ce que les burners veulent bien laisser. Je ne sais pas si le terme Introdus a été inventé spontanément par mon collègue comme une blague ou s'il est parfois réellement utilisé par les membres du DPW, mais il constitue une réminiscence d’une pratique autrefois réalisée. J'ai appris son existence bien plus tard grâce à l’article de John Curley, publié dans le Burning Man Journal et intitulé « Opening Night Gets a Makeover », qui décrit cette tradition :
« Lors de la nuit d'ouverture, il y a longtemps, les DPW et d'autres membres du staff venaient s'asseoir sur les gradins, utilisaient des mégaphones pour lancer des insultes aux nouveaux arrivants, demander des dons d'alcool et souffler du dust, de la poussière avec des souffleurs à feuilles sur les voitures propres et brillantes. C'était une bonne dose de jackassery, mais ça devenait vite lassant » (Curley, 2018, 20 août). L’Opening Night consistait à interagir de manière subversive avec les burners arrivants, dans une forme de bizutage plus ou moins léger, articulant humiliation et amusement afin de marquer leur arrivée dans l’univers singulier de Burning Man. C’était une manière de mal accueillir les burners tout en les accueillant malgré tout. Cela reflète certaines dynamiques du bizutage notamment scolaire tel qu’analysé par Michael Houseman (2012). En effet, les situations de bizutage créent des structures relationnelles binaires : dominants et dominés. Elles permettent de manifester, dans un cadre spécifique, même ultra temporaire, la toute-puissance des dominants. Michael Houseman explique l’impact du bizutage sur une situation relationnelle: « À travers une série de démonstrations d’une supériorité de statut à la fois violentes et factices, le bizutage scolaire établit une série de relations hiérarchiques […] En d’autres termes, le bizutage donne naissance à une nouvelle totalité relationnelle […] » (Houseman, 2012, p. 152). Du côté des bizuts, donc des sujets du bizutage, ces dynamiques engendrent des émotions plurielles et complexes, oscillant entre le jeu et une souffrance réelle. En effet, « en termes d’expérience, la violence du bizutage, quoique d’un caractère en apparence “ludique”, n’en est pas moins indéniablement réelle » (Houseman, 2012, p. 146). Ils vont cependant, par un phénomène psychologique d’identification à l’agresseur, faire semblant de consentir au bizutage, en relevant ainsi le défi. Les bizuts passent alors à un statut plus confortable psychologiquement à accepter : celui de complice et non de victime. Du côté des bizuteurs : « les bizuteurs occupent, par rapport aux bizuts, une position similaire à celle occupée par le personnel de l’école par rapport à eux-mêmes » (Houseman, 2012, p. 147). Plus encore : « C’est ainsi les étudiants qui sont à la fois les plus avancés dans leur apprentissage et qui ont acquis la connaissance personnelle la plus profonde de la souffrance que les classes préparatoires peuvent susciter, qui ont la charge de communiquer quelque chose de ce savoir aux nouveaux entrants, qui, à leur tour, en communiquent quelque chose aux gens extérieurs » (Houseman, 2012, p. 152). Autrement dit, les bizuteurs font endurer quelque chose de l’ordre de l’endurance et de la souffrance qu’ils estiment avoir eux-mêmes vécues, et se sentent ainsi légitimes de la reproduire à leur tour. Ces outils de lecture peuvent nous aider à comprendre pourquoi s’exprime une forme d’hostilité de la part des DPW envers les burners à leur arrivée. Exprimée autrefois sous forme de bizutage concret, avec insultes et salissage volontaire de leurs voitures flambant neuves, elle se traduisait par : « Vis un peu de ce que j’ai vécu avant que tu arrives ». Il existe également une forme de renversement du pouvoir : les DPW dépendent in fine de la venue des burners pour le maintien de leur communauté, tout comme les burners ont besoin des travailleurs pour installer chaque année leur lieu favori sur terre, sans toutefois toujours mesurer à quel point cela repose sur le DPW. En les insultant, le DPW réaffirmait sa domination symbolique ainsi que son « appropriation identitaire » et « existentielle » de l’espace (Ripoll & Veschambre, 2005, p. 5, et Chapitre 2). Actuellement, ces dynamiques de bizutage, désormais appartenant au passé, révèlent en creux des dynamiques psycho-sociales qui persistent encore sous d’autres formes aujourd’hui, telles que l’Introdus improvisé avec mon collègue. La monstration ostensible de l’épreuve des conditions de vie rudes sur la playa, déjà endurées par le DPW, ainsi que la réaffirmation d’un rôle dominant et d’une appropriation spatiale première, restent des expressions fortes. Ce qui se rapproche aujourd’hui le plus des dynamiques de l’ancienne Opening Night, ce sont les relations confrontationnelles entre DPW et burners lors de la DPW Parade au cours de la semaine de Burning Man. Elles sont toutefois davantage mises en scène sur un plan symbolique. En effet, les insultes et les injonctions à offrir des bières cohabitent dans une logique d’interaction provocatrice, entre la dérision et la revendication identitaire (Chapitre 5). On bascule ainsi d’un ancien bizutage direct et confrontationnel (Opening Night) à une mise en scène carnavalesque de la confrontation (DPW Parade). Ces dispositifs rejouent, chacun à leur manière, le rapport antagoniste entre DPW et burners à travers une forme de ritualisation ludique de l’hostilité. Ainsi, Introdus apparaît comme un écho lointain des anciennes pratiques du DPW et ne joue plus le rôle de rite d’initiation rempli par l’Opening Night d’antan. Actuellement, le parcours d’arrivée des burners reste néanmoins ponctué d’étapes obligatoires qui, si elles ne relèvent plus du bizutage, peuvent être comprises comme une forme de rite de passage tripartite (Van Gennep, 1909) : l’attente interminable sur la gate road (séparation), le passage à la gate avec la fouille du véhicule (marge), puis l’accueil chaleureux des Greeters avec l’effectuation des dust angels (agrégation) (Chapitre 4).
IV. Bologna Hole Blitz. Amener les vélos communautaires du Ranch à la
playa
Le Bologna Hole Blitz est la dernière activité ritualisée du DPW avant l’entrée dans la semaine de Burning Man. Après l’explosivité du 4:20 Spire, cette activité s’effectue sur un mode bon enfant et jovial. L’opération est menée par le département des Yellow Bikes et tous les membres du DPW y sont invités. Elle consiste à déplacer à vélo les 1000 Yellow Bikes du Ranch à la playa sur environ 19 km (12 miles). Ces vélos seront mis ensuite à disposition des burners qui n’ont pas de moyen de se déplacer138. Ils sont appelés yellow bikes (vélos jaunes) alors qu’ils sont verts, ce qui relève d'une blague propre au département. Il est interdit de prendre ces vélos exclusivement pour soi pendant Burning Man ou de les ramener chez soi après l’événement. Les vélos doivent être déposés dans des endroits visibles pour que chaque burner puisse en disposer à sa guise. Cette activité, qui se déroule le dimanche, jour d'ouverture officielle des portes de Burning Man, sur trois ou quatre heures, est très attendue par les membres du DPW. Les origines de cette tradition, le déroulé du dispositif et son importance seront décrites ci-dessous.

L’iconique veste d’Argle Bargle: « Too weird to Live, Too Rare to Die ». Photo : F. Muguet, 2016.
Le Bologna Hole Blitz trouve ses origines dans une initiative prise par l’équipe Bikes, dirigée historiquement par le Black Label Bike Club (BLBC). Ce club de freak bikes a été fondé en 1992 sous le nom de Hard Times Bike Club à Minneapolis, au Minnesota, et est considéré comme le premier outlaw bike club du pays. Ce club est étroitement lié avec la Cacophony Society à la naissance du DPW (Chapitre 1)139.
Le BLBC s'inspire des pratiques victoriennes, notamment de l'utilisation de tall bikes (vélos hauts), surnommés lamplighters, qui servaient à allumer les lampadaires de rue. Le club est connu aussi pour avoir popularisé le tall bike jousting (joute sur vélo haut). Il a largement contribué à l'essor de la culture des tall bikes. Le BLBC a depuis étendu son influence dans plusieurs villes des États-Unis et à l'étranger, y compris à New York, Reno, Austin, Oakland, Stockholm, Malmö, La Nouvelle-Orléans. Il existe même une branche nomade connu sous le nom de « Nowhere » (Wikipédia, Black Label Bike Club)140.
Betty, un membre de longue date du DPW et manager des Bikes en 2016-2018, explique cette initiative :
« Une fois, une grande partie du stock de yellow bikes était rassemblée au Ranch, et lorsqu'il a fallu décider comment les transporter jusqu’à la playa, l'ancienne équipe Bikes, dirigée par Black Label, a décidé qu'au lieu de les charger sur un véhicule et de les conduire sur le site, il serait plus amusant de les conduire à vélo jusqu’au site. Ainsi a commencé la tradition de la randonnée de 12 miles du DPW, du Ranch jusqu'à Burning Man, le jour où les portes s'ouvrent au public » (Betty, entretien, 2021). La randonnée de 12 miles (19,3 km) depuis le Ranch jusqu'à Black Rock City est réservée aux DPW. Le déroulement général était le même sur la période 2016-2018. Mes notes de terrain de 2016 détaillent le déroulé de l’activité : « Je suis allée in extremis au camp des yellow bikes où deux bus attendaient. J’ai tout juste réussi à attraper l'un des bus après le départ du premier. La manager de Bikes, Bally Hoop Betty, qui ne me connaissait pas, m'a demandé mon ID : mon DPW laminate avant de monter dans le bus. En 2016, nous sommes partis à 14 h 30 du Ranch et sommes revenus à 19 h à Black Rock City. Pour sortir de la ville et aller jusqu’au Ranch, nous sommes passés en bus devant des files d'attente interminables de burners. Nous sommes passés par le Point 1 (un accès staff) et avons vu la longue file d'attente pour entrer sur le site. C'était vraiment incroyable de passer devant cette énorme file. Nous sommes restés dans le bus jusqu'au Ranch. Ils jouaient au jeu appelé « téléphone », où l’on commence par une phrase qui ensuite circule de personne en personne pour se terminer par quelque chose de complètement différent selon la façon dont les gens l’entendent. C'était agréable de sortir de la playa. Arrivés au Ranch, nous avons récupéré nos vélos et réparé ceux qui étaient défectueux. Le Sign Shop, l’atelier de la signalétique, travaille au Ranch, et c’est aussi l’endroit où sont stockés tous les conteneurs de Burning Man. L'énergie positive et l’excitation parmi les membres du groupe étaient palpables ; tous étaient prêts à se lancer dans la
randonnée. La chaleur se faisait déjà sentir, rendant l'atmosphère encore plus intense.
Bally Hoop Betty a donné les dernières instructions : rouler lentement, rester sur la droite, et en cas d'accident, déplacer le vélo pour éviter les collisions.
La randonnée, d'une durée de trois à quatre heures, a été ponctuée de deux arrêts principaux. Les arrêts se situent juste après deux collines qui peuvent représenter un certain défi physique. Nous étions accompagnés d’un camion Fluffer, d’un camion de réparation de vélos et de véhicules guides.
Le premier arrêt, appelé fluffer stop, nous a permis de nous rafraîchir avec de l'eau, tandis que le second a pris une tournure beaucoup plus festive, incluant des jeux et des moments de détente avec des margaritas. Un concours de lancer de cadres de vélo (frame toss) a été organisé141. Le canon à eau du département DPW Plumbing était présent.
Il y a eu parfois quelques petits accidents lors de chutes comme des doigts ou des dents cassés, surtout après le second arrêt où sont distribuées des margaritas.
À notre retour sur la playa, nous sommes passés par l’accès réservé au personnel. C’était un privilège de pouvoir rentrer à vélo sur la playa, le même jour que les milliers de burners bloqués dans l’interminable file d’attente de la gate road. En 2016, je suivais le camion des Fluffers qui fermait le convoi. Ses portes étaient ouvertes et il diffusait de la musique, et je dansais sur mon vélo avec une femme Fluffer, qui se trouvait à l'arrière.
L'énergie était très positive. Après avoir rattrapé le groupe principal des cyclistes du
DPW, je suis arrivée au Center Camp, lieu où nous devions déposer les vélos.
Au lieu de déposer les vélos à l’extérieur du Center Camp, ils ont été amenés à l’intérieur même du Center Camp, sur les moquettes fraîchement installées, pour faire une blague.
Une anecdote intéressante s’est alors déroulée ; le Center Camp est un lieu de détente généralement investi par les burners. La blague n’a donc pas du tout amusé les équipes du Center Camp. Nous avons été rapidement obligés de sortir les vélos de l’enceinte du
Center Camp pour les disposer sur les emplacements prévus à cet effet, les porte vélos
(bike racks). Cette action, qui se voulait humoristique et subversive, n’a pas été bien comprise par les autres départements de Burning Man, souvent plus attachés aux règles internes et aux conventions. Les équipes du Center Camp étaient scandalisées et ont exprimé leur mécontentement : « DPW does that kind of shit… » J’ai alors tenté d'expliquer qu'il ne s’agissait que d'un malentendu et que nous allions déplacer les vélos à l'extérieur. Pourtant, une femme, visiblement sceptique, a insisté pour voir mon laminate du DPW, ne croyant pas que j'en faisais partie. »
Cette anecdote, qui consistait à livrer ou plutôt à offrir les Yellow bikes sur le ton d’une mauvaise blague au cœur du Center Camp, est transgressive puisque cet espace est habituellement interdit aux vélos. Jessica témoigne de ce moment :
« Je suis rentrée directement dans le Center Camp sur un tall bike, ce qui était amusant pour moi puisque je n’étais jamais allée au Center Camp auparavant. Mais l’accueil n’a pas été des plus chaleureux : “Pourquoi vous êtes là !” m’a lancé un membre du staff, visiblement outré. C’est juste que DPW aime bien être foufou et s’amuser aussi, je pense » (entretien, 2016*). Cette action trouble la logique habituelle du don en devenant un don subversif, qui perturbe les attentes de réciprocité et de contre-don. Cela exemplifie la rivalité symbolique qui oppose le DPW aux autres départements de Burning Man, notamment Center Camp et ses sousgroupes. L’action a ravivé la réputation provocatrice du DPW : « DPW does that kind of shit » et a révélé que certains espaces, comme le Center Camp, sont considérés comme des domaines réservés et ils sont appropriés symboliquement par des groupes précis. Ils sont investis d’une charge émotionnelle et identitaire, à la fois par les burners qui les occupent et par les départements officiels de Burning Man composés d’employés et de bénévoles qui s’en revendiquent les gardiens. Ce type de confrontation montre combien les membres du DPW, avec leurs actions subversives et leur comical aggression (Chapitre 1), sont souvent incompris par une communauté plus large qui tend à se prendre plus au sérieux. Cette anecdote met aussi en évidence la force des interdits qui structurent l’espace de Burning Man et concernent tous les lieux centraux comme le Man, le Temple ou le Center Camp, chacun ayant ses usagers et ses gardiens. À l’image d’un temple bouddhiste où pénétrer sans se déchausser est perçu comme une transgression, entrer au Center Camp avec les yellow bikes constituait une infraction implicite. Ce fait met en lumière les tensions autour de la gestion des espaces symboliques au sein de Burning Man, où chaque groupe cherche à défendre et à légitimer son territoire, bien que temporaire. La transgression a suscité une réaction immédiate des « gardiens » : « Pourquoi vous êtes là ? », rappelant que les frontières invisibles entre espaces symboliques sont essentielles au maintien de la cohésion collective et des identités communautaires. Enfin, cette randonnée, au-delà de sa fonction logistique de déplacement des vélos, constitue une forme de pèlerinage annuel du Ranch à la playa, une manière de réintégrer la ville en y apportant quelque chose à offrir aux burners et, plus largement, de manière symbolique, à son fonctionnement d’ensemble. Les propos de Jessica témoignent de cette logique : « J'ai trouvé que le Bologna Hole Blitz était génial parce que... Vous amenez les vélos… C'est comme une mini cérémonie pour introduire les vélos dans la ville. Nous les testons aussi pendant la randonnée » (entretien, 2016*). Originalité des vélos Le Bologna Hole Blitz est aussi l’occasion de mettre en avant l’originalité et la créativité du département Bikes, notamment à travers les vélos uniques customisés qu'il met à disposition des burners. Jessica partage des détails intéressants sur ces vélos particuliers : « Nous avions aussi un double vélo jaune, ainsi qu'un tall yellow bike que nous avons mis en circulation. Je ne pense pas que nous l'ayons retrouvé. Je crois que quelqu'un l'a pris avec lui. Nous ne l'avons jamais récupéré lors de “Repo”. [La repossession des yellow bikes volés par les burners] Nous avions également un fixi et un swing bike jaune. Peu de gens savent comment monter ce dernier. Un swing bike, c'est un vélo dont le cadre n'est pas coupé en deux, mais qui peut pivoter au milieu, de sorte que vous pouvez avoir vos mains près de vos pieds. Parallèles. C'est un vélo à pignon fixe. Ils avaient un vélo jaune à pignon fixe, alors que les autres n'ont que des freins à rétropédalage. Pas de vitesses » (entretien, 2016*). Jessica* souligne que malgré leur caractère unique, ces vélos étaient souvent « empruntés » de manière permanente par certains participants, comme en a témoigné la disparition du tall yellow bike qui n'a jamais été récupéré dans le cadre du Repo. Ce processus consiste à reprendre possession (Re-Po) de tous les yellow bikes cadenacés, cachés, déguisés, démantelés par les burners, pendant et à la fin de la semaine de Burning Man142. À cet égard, le département Bikes a détourné l’expression générale du DPW « Just killin’ time until Resto » en « Just killin’ time until Repo ». Il s’agit d’une manière de parodier une expression déjà parodique, dont la blague consiste à dire que les membres du DPW ne font que tuer le temps en attendant la phase de Playa Restoration, appelée Resto (Chapitre 6). De manière analogue, les membres de Bikes ne feraient que tuer le temps en attendant Burning Man pour reprendre possession des vélos communautaires volés par les burners.

Une halte à risque en 2018
Lors de l'arrivée du Bologna Hole Blitz en 2018 sur la playa, entre l’entrée de la playa et le Center Camp, les membres du DPW ont fait une halte devant l'œuvre qui avait été récemment installée par Dustin Weatherford, intitulée Night at the Climb In. L'installation consistait en sept voitures mises à la casse empilées, surmontées d'une petite caravane. Le tout formait une tour brochette d'environ quinze mètres, équipée de lance-flammes au sommet. Cette œuvre reprenant des codes esthétiques industriels, avait un style très attractif esthétiquement pour les DPW. Certains membres du DPW ont même tenté l'escalade de cette structure en portant des yellow bikes (Figure 3.19).
Comme beaucoup des sculptures interactives de Burning Man, la tour ne comportait ni harnais de sécurité ni garde-corps, laissant chacun grimper librement. Dans la continuité de ce que j’ai pu expliquer précédemment avec Passions du risque de Le Breton, l’absence ici de barrières ou de cordes permet de vivre plus intensément le moment en côtoyant le risque, mettant en pratique l’idée selon laquelle « la mort sollicitée symboliquement, à la manière d’un oracle, peut dire la légitimité d'exister et nourrir le goût de vivre d’un second souffle » (Le Breton, 2000, p. 13). On pourrait dire, pour résumer, que ces situations où l’on peut « presque mourir » permettent de sentir « encore plus » vivre.
L'installation a ensuite été interdite d'accès après qu'un burner en est tombé le mercredi, se blessant extrêmement gravement avant d’être évacué en urgence. Jusqu'à ce moment-là, la tour de Weatherford était l'une des attractions les plus populaires de Burning Man, avec des centaines de participants qui escaladaient les voitures empilées pour atteindre le sommet143.
Il est important de noter que l'organisation de Burning Man se décharge de toute responsabilité en cas de décès d'un participant, stipulant sur le dos du billet que la participation à l'événement se fait à ses propres risques, incluant explicitement la mort (Chapitre 1). Cela renforce l'idée que dans cet environnement, le danger fait partie intégrante de l'expérience, et que les participants, en acceptant ces conditions, recherchent cette intensité existentielle que décrit Le Breton.

Conclusion
Cette dernière phase de la période de construction est extrêmement chargée en dispositifs ritualisés dont j’ai exposé les trois majeurs : Early Man, 4:20 Spire et Bologna Hole Blitz. Ils réaffirment chacun à leur manière l’identité du collectif ainsi que son rapport à la playa et aux burners : un rapport d’appropriation envers la playa et d’hostilité envers les burners, dont l’arrivée massive est imminente. Ces dispositifs respectent une forme codifiée, inscrite dans la mémoire collective, et structurent le calendrier du DPW. Ils sont incontournables.
Early Man est une célébration que l’on peut lire comme une mise en abyme rituelle et transgressive du rituel majeur de la semaine de Burning Man, à savoir le brûlage du Man. Contrairement à la neutralité excessive exigée de la figure du Man, les œuvres sont ici laissées libres à toutes les formes de créativité et de parodie possibles. Early Man est aussi l’occasion d’ouvrir la ville à plusieurs milliers de burners autorisés à venir pour la semaine dédiée à la construction in situ des œuvres artistiques et des Theme Camps.
Le 4:20 Spire, porté par une énergie explosive, violente et exutoire, avec l’installation volontairement chaotique et bancale du spire et de la structure d’ombre, suivie de la casse de voiture, constitue quant à lui une inversion rituelle du travail même du DPW. Ce dispositif trouve un miroir dans la Kickball Party qui, au cours du Strike, rejoue sur un mode explosif et violent ce même exutoire. Ces deux dispositifs encadrent rituellement la semaine de Burning Man à des moments charnières : juste avant l’arrivée massive des burners pour le 4:20 Spire et juste après le départ complet de tous les burners pour la Kickball Party.
L’intensité rituelle croît d’Early Man à 4:20, puis s’apaise avec la randonnée à vélo du
Bologna Hole Blitz, dans une tonalité plus festive et légère. Elle consiste à déplacer des centaines de vélos communautaires appelés yellow bikes, du Ranch vers la playa, sous la forme d’un don à la fois ambivalent et subversif. À partir de là, la semaine de Burning Man et sa folie peuvent commencer, avant que la dynamique rituelle explosive du DPW ne reprenne de plus belle au cours de la semaine avec le Thunderdome et la DPW Parade (Chapitre 5).
Notes
- À l’image du Golden Spike (Chapitre 2), l’Early Man peut être lu comme ce que Roy Rappaport appelle une forme rituelle canonique, qu’il définit, pour rappel, comme « la mise en œuvre de séquences plus ou moins invariantes d’actes et d’énoncés formels, qui ne sont pas entièrement codés par ceux qui les exécutent » (I take the term "ritual" to denote the performance of more or less invariant sequences of formal acts and utterances not entirely encoded by the performers) (Rappaport, 1999, loc. 24).
- Pour Larry Harvey, le Man est avant tout un repère fédérateur, central, spatial, atemporel et symbolique : « Quand les gens se rassemblent autour du Man, c’est la première fois que toute la communauté se voit ellemême, et pas seulement elle-même. Ils se servent de ce repère pour savoir où ils sont. C’est le centre de tout. C’est vraiment l’axis mundi. Et bien sûr, ils doivent le regarder vers le haut quand il brûle. […] Surtout la nuit, quand tout le monde se dit : “Où est le Man ?” Tu l’as probablement fait toi aussi. Ah, le voilà. Toujours au même endroit » (entretien, 2015).
- Le projet du First Camp, s'inscrivait cette année-là dans le thème de Burning Man 2016 : Da Vinci's Workshop. La phrase : « First Camp made me, First Camp destroyed me », une reprise de la phrase attribuée à Léonard de Vinci : « The Medici made me, the Medici destroyed me ».
- « Pin the tail on the Patriarch » est une parodie des jeux de kermesse américains « Pin the tail on the donkey » : https://en.wikipedia.org/wiki/Pin_the_tail_on_the_donkey
- https://journal.burningman.org/2017/08/black-rock-city/building-brc/the-gangs-all-here-for-early-man/
- Une autre manière plus frontale, mais tout aussi efficace, de « régler ses comptes » entre membres au sein du DPW est de faire un combat (playfight) dans le Thunderdome lors de la « Thunderdome Night Friends and Family » en ouverture de la semaine de Burning Man (Chapitre 5).
- Le contrôle social se définit comme l’ensemble des influences sociales qui agissent sur les comportements sociaux en vue de respecter certaines normes collectives.
- Il est à distinguer l’expression « Build Week » qui concerne la semaine de construction dédiée aux burners de l’expression « Build » pour le DPW, qui regroupe la période beaucoup plus large détaillée dans les chapitres 2 et
- Certains burners ont des autorisations spéciales « Early Arrivals » dès le vendredi, soit deux jours avant l’ouverture officielle des portes pour préparer leurs Theme Camps.
- L’expression « 4:20 » fait référence aux États-Unis, au jour de la célébration du cannabis, le 20 avril (04/20/year). Il est à noter que le rapport, de sa législation à sa perception sociale, diffère considérablement entre l'Europe et les États-Unis. En Europe, il est souvent illégal, tandis qu'aux États-Unis, il est légal dans plusieurs États, d'où proviennent souvent les membres du DPW : la Californie, le Colorado, l'Oregon, le Nevada. Toutefois, fumer de l’herbe reste souvent un geste perçu comme socialement transgressif, mis en scène dans de nombreuses minorités à la marge.
- En 2016, par exemple, j’étais avec l’équipe des Fluffers, chargée de remplir des igloos, puis on a tout arrêté et on est allés directement au 4:20 Spire. Cependant, les quelques équipes directement concernées dans la construction du dispositif viennent probablement plus tôt.
- J’ai pu observer que l’ordre des points 2 et 3 variait selon les années 2016, 2017 et 2018. Cette variation est révélatrice d’une créativité et une spontanéité qui s’expriment pourtant au sein d’un dispositif codifié et institué dans le calendrier du DPW. - En 2016, l’Octogone était autour de la structure d’ombrage. - En 2017, l’Octogone était à côté du spire. - En 2018, l’Octogone passait sous deux poteaux de la structure d’ombrage.
- Vidéos de la procession 2015 des Lamplighters portant les lanternes à kérosène qui seront disposées sur les spires, à laquelle j’ai participé : 2 éléments.
- Ayant moi-même participé à plusieurs jours d'installation des spires en 2016, je comprends combien il peut être satisfaisant, après un travail aussi répétitif, de poser le tout dernier spire d'une manière délibérément bancale.
- L’engouement du DPW pour les cônes de chantier s’est manifesté autour de l’œuvre d’art : Coney McConeface: The Life and Death of a Traffic Cone. Ce fut un cône géant de 18 mètres, installé puis brûlé sur la playa en 2024, réalisé par Chris Hankins et le Conecophany Collective.
- Le processus complet m’a été expliqué en détail lors d’un entretien avec la manager de Shade, Fieryirie, mais pour des raisons de confidentialité liées à l’élaboration du travail du DPW, il sera ici résumé en quelques lignes. Le processus de construction des structures de Shade suit une séquence organisée en plusieurs étapes, allant du repérage initial du site par l’équipe de Shade Survey dirigée par Lodog et Special, aux trous dans le sol effectués par l’équipe de machinerie lourde HEaT, jusqu’à l’installation complète par l’équipe de Shade, incluant les poteaux et la mise en place de la toile d’ombrage, puis au ratissage et au nettoyage final avant de passer à la structure suivante. L’ensemble repose sur une coordination collective et une exécution protocolaire, permettant d’enchaîner rapidement les installations. Fieryirie évoque l’importance du travail d’équipe et de l’humour tout au long du processus : « Tout cela est vraiment amusant, et ce qui rend cela amusant, c’est l’effort de groupe, le travail d’équipe, les blagues qui se forment » (entretien, 2018). L’esprit d’équipe, l’humour et l’engagement des membres compensent l’aspect fastidieux et répétitif du travail et contribuent à faire de cette équipe un collectif à part entière au sein du DPW : « Sans ces plaisanteries, sans cette hilarité, ce serait un travail très difficile » (entretien, 2018).
- Ce renversement de perception sociale se manifeste tout particulièrement, il me semble, chez les femmes qui sont le plus souvent enkystées dans des rôles et stéréotypes de genre. Ainsi, j’ai pu remarquer une Ranger, fonction incarnant d’ordinaire la solennité et la sécurité qui s’était, lors du Kickball Party, transformée en une boule d’énergie, de violence et de force. Cela avait modifié radicalement ma perception d’elle, jusqu’alors plutôt cantonnée dans son rôle sécuritaire (Chapitre 6).
- Dispositifs ritualisés interdits : - Lancé de bouteilles en verre sur le site de TSA, concomitant avec l’arrivée générale du DPW au cours du Build - interdit depuis 2016 (Chapitre 2). - Kickball Party : à la quasi-fin du Strike sur la playa - interdit depuis 2018 (Chapitre 6). - 4:20 Spire : à la fin du Build - tentative d’interdiction en 2024 (Chapitre 3).
- Malheureusement, je n'ai pas pu assister au réputé mémorable Trebuchet de 2015, car mon premier DPW était en 2016.
- Vidéo du Trebuchet, 2015 : https://www.youtube.com/watch?v=OT_F85q2Cr0.
- Les seuls véhicules autorisés à circuler à Burning Man sont les art cars et ceux du personnel ou autorités sur présentation d’une vignette.
- Le Black Label Bike Club/ Hard Times Bike Club a joué un rôle décisif en reliant la Cacophony Society à Burning Man et a façonné la culture DPW. Sous l’impulsion de Chicken John et de figures comme Jericho, avec un autre club de freak bikes, Cyclecide. Ces clubs ont introduit une influence punk à Burning Man que Larry Harvey cherchera ensuite à étouffer.
- https://en.wikipedia.org/wiki/Black_Label_Bike_Club.
- Le frame toss est un clin d'œil à la compétition de lancer de marteaux qui a eu lieu lors du 4:20 Spire, quatre jours auparavant, incarnant toujours le détournement d’un objet fonctionnel, ici emblématique du département Bikes lui-même, vers sa réutilisation dans un cadre ritualisé ou de jeu. Pour Jessica*, membre des Bikes : « Le lancer de cadres était amusant : tous les jeux et le fait d'être un peu idiots étaient géniaux. Mais, après avoir travaillé ici, pouvoir enfin faire du vélo, c'était l'une des premières choses où je me suis dit : “C'est pour ça que je suis ici. C'est amusant. Nous faisons du vélo, nous sommes ensemble et nous nous amusons” » (entretien, 2016*).
- « Le repo, c’était simplement aller faire le tour des camps et vérifier. Beaucoup de camps volaient des vélos et les décoraient. Ils allaient très loin. Je trouvais ça absurde. Je me disais : « Quoi ?? » Je pensais que c’était une question de communauté, et vous prenez ces vélos ! Ils les repeignaient, mettaient du scotch, des autocollants, des lumières, de la fourrure. Tout ce qu’ils pouvaient pour les déguiser, et parfois ils en avaient jusqu’à dix. Nous, on allait simplement les reprendre, ou on coupait les cadenas parce que ces vélos n’étaient pas censés être attachés non plus. Globalement, le repo après l’événement était vraiment amusant : juste se balader en camion, puis tomber sur d’énormes piles de vélos » (Betty, entretien, 2021).